La Belle au bois dormant

La Belle au bois dormant

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[...] Le prince du visible part à la chasse de l’Invisible, et comment donner à voir ce monde invisible, cette Sagesse lumineuse et secrète, autrement qu’en imaginant une princesse ravissante dormant, loin de tous, dans sa chambre dorée ? Le cœur de la nuit, pour qui s’y aventure en délaissant toutes autres choses, étincelle de feux immortels, il abrite les éblouissements intérieurs, les événements de l’âme.

Le prince du visible part à la recherche de la splendeur cachée de l’Invisible et il s’entête, il persiste dans sa chasse héroïque et solitaire. Un jour, une brèche se présente -fissure dans le quotidien, déchirure du voile des phénomènes- et la forêt s’ouvre, les ronces se couvrent de fleurs, le château apparaît. La beauté invisible dort depuis un temps immémorial : elle respire, elle n’est pas morte, mais elle se sent très oubliée. Ainsi, la princesse toujours jeune sur laquelle est tombé le manteau d’un sommeil de cent ans dort non pas en raison d’un méchant sort qui l’exclut de la communauté humaine, elle dort -et son cœur veille, comme la belle du Cantique des Cantiques- parce qu’aucun chevalier n’a eu soif et souvenir d’elle, parce qu’aucun n’a eu le désir d’aller la contempler.

[...] Dans la nuit de son très long sommeil, la princesse sans nom est préservée de la dégradation, de la vieillesse et autres maux inhérents à la condition humaine. Elle dort, elle attend. Non pas qu’un gentil garçon la réveille d’un baiser puis la demande en mariage, mais qu’un fils de roi ait désir d’elle au point de tout laisser des affaires du monde pour l’unique Sagesse. Ce n’est donc pas le jeune homme qui la délivre du sommeil, mais elle ouvre les yeux parce qu’il a osé venir jusqu’à elle : ce n’est pas le pèlerin spirituel qui réveille la Sagesse cachée, c’est elle qui à l’être éveillé offre ses yeux grands ouverts.

Le prince avait grand désir d’elle, aussi est-il parvenu jusqu’à la chambre dorée, jusqu’au seuil de l’adoration; et elle aussi, la toujours jeune princesse, l’inoubliable Sagesse, l’espérait en son sommeil ardent, dans son cœur vigilant : “Vous vous êtes bien fait attendre…. “

[...] Le prince du conte représente le meilleur de l’humain, aussi est-il jeune et beau, vaillant et amoureux ; la princesse représente le plus visible du monde céleste, aussi est-elle belle et radieuse, mais cachée et recouverte du voile du sommeil. Ils sont obligés de se rencontrer, de s’aimer et de s’unir parce qu’ils sont inséparables : sans la Belle, le prince n’est qu’un chevalier errant et ce siècle va à vau-l’eau, privé de transcendance ; sans un homme noble pour la quérir, pour la chanter, la Belle risque de disparaître et les splendeurs surnaturelles de se reclore à tout jamais. La Terre se trouve en proie au mal et au malheur si aucun de ses habitants ne se souvient de l’autre monde ; mais le Royaume invisible se retire -cent ans ou bien davantage- si nul ne pense à lui, ne combat pour lui, ne témoigne de lui. Le sommeil de la jeune princesse est une attente émerveillée, la vision eschatologique d’un monde réunifié.

“La Belle au bois dormant”, transmis par Charles Perrault
extrait de “La nuit” de Jacqueline Kelen