Ce que la supervision m’apprend – Leçon n°4 – Fatum

Ce que la supervision m’apprend – Leçon n°4 – Fatum

spvn4_fatumTreblinka, août 2009 (photographie L. Tenenbaum) 

COSETTE

Aujourd’hui c’est Cosette1 qui amène Jeanne-Marie, sa thérapeute, dans notre groupe de supervision et l’oblige en quelque sorte à parler d’elle. Cela fait trois ans qu’elles s’accompagnent l’une l’autre, c’est Cosette qui paie et c’est Marie-Jeanne qui s’inquiète : suis-je trop légère dans mon accompagnement, pas assez proche d’elle ? Elle m’inquiète et je m’inquiète. La plainte incessante, les larmes de Cosette coulant à tout bout de champ – bien que dernièrement elles aient tendance à se tarir, serait-ce motif à s’inquiéter, comme le calme avant la tempête – agacent passablement Jeanne-Marie. Elle prend sur elle pour l’admettre, ce n’est pas facile, elle n’aime pas trop se reconnaître agacée par une cliente. Comme l’agace, mais pas seulement, l’antienne répétée de Cosette que la seule personne avec qui elle se sent en sécurité, son seul lien fiable dans cette vie de m…, c’est Jeanne-Marie. Personne d’autre. Non seulement elle se sent agacée mais elle doit aussi reconnaître qu’elle n’en est pas fière en constatant l’importance que Cosette lui donne.

Toute sa vie, depuis ses vingt ans, elle en a maintenant soixante, Cosette a entretenu des liens avec des thérapeutes. Ils ont toujours tenu une place importante dans sa vie. Certes elle payait pour les voir (ou les avoir), psychanalystes, gestaltistes, psycho-corporels de diverses obédiences. Elle a bien tenté de passer de l’autre côté, issue souvent cherchée par les âmes en souffrance, elle a entrepris des études de psychologie. Las, elle a dû arrêter. Elle a entrepris une formation de psycho-praticienne, hélas, une décompensation l’a arrêtée net.

Décompensation, ce mot redouté par les psycho-praticiens, plane au-dessus de Jeanne-Marie comme un nuage de bruit et de fureur, de psychiatrie et d’actes extrêmes. Et si elle décompensait ? Et si elle passait à l’acte ? Lequel, s’interroge-t- on ? Le suicide bien sûr.

Est-ce que je me plante, demande Jeanne-Marie, de plus en plus troublée, où est- ce que je vais ? Cosette vit petitement, s’occupant de grands enfants qu’elle emmène à l’école et qu’elle en ramène, qu’elle aide pour les devoirs. Hors ces enfants et leur mère, et Jeanne-Marie, il n’y a personne dans sa vie. C’est terrible, dit Jeanne-Marie dans un murmure à peine audible et une émotion qui monte, ça m’effraie qu’elle soit seule chez elle. Une telle solitude ! Ce n’est pas une façon de parler, un simple constat de réalité, tout le monde dans le groupe voit comme elle est affectée par la solitude de Cosette, sa voix tremble, ses yeux se mouillent. Elle en souffre.

Depuis le début de la session aujourd’hui a couru un thème qui nous a fait travailler, celui de la disproportion, entre la souffrance portée par les consultants et les causes qu’ils en présentent ou, à l’inverse, entre l’inquiétude voire la paralysie des psycho-praticiens et ce qui semble y donner naissance.

Quelqu’un avance que vraisemblablement Cosette vit ainsi depuis sa jeunesse, qu’elle doit en être actrice, même à son corps défendant, même si les circonstances ont dû sans doute y contribuer. Ces mots censés soulager la peine et la compassion de Jeanne-Marie ont l’effet inverse. N’est-ce pas précisément à cela que Jeanne- Marie s’identifie et qui la met en émoi ? Suivant ce fil, le superviseur propose à Jeanne-Marie est-ce le destin que tu as évité ?

Elle se fige instantanément. Ses yeux me fixent, puis partent loin, très loin, semblant ne plus nous voir. Passée dans un espace dont j’ignore tout. Puis d’une voix grave à l’accent douloureux elle nous dit je préfère qu’on en reste là. Je vois… trop.

Comme souvent un mot fait lien entre une souffrance intime et une chaîne de faits et d’événements qui en devient signifiante, faisant office d’interface entre le registre de l’indicible et celui du signifiant, ouvrant l’accès de l’un à l’autre et à la violence contenue des pulsions et des souffrances. Elle voit et dans l’espace où elle voit elle n’a plus besoin de nous. Ni de nul autre. Home is where it hurts.2

Que voit-elle ? La force de l’impact amène chacun de notre groupe (avec elle et moi nous sommes huit) à se taire et à laisser résonner en lui le moment présent, on sait que ses mots ont dit quelque chose de vrai, qu’ils ont touché une croyance ou une fidélité qui a eu force d’organisation dans sa vie, ils ont nommé un destin. Est- ce à cela qu’elle continue d’obéir d’une façon qui est la sienne, pas forcément celle de Cosette, mais proche dans le sentiment intime de solitude totale, ou est-ce le destin qu’elle a réussi à démentir non sans devoir rester toujours attentive pour éviter d’être prise en flagrant délit de désobéissance à la prescription familiale ?

Nous le saurons plus tard, ou jamais, mais je parierais qu’arrivée, Jeanne-Marie, à ce point, son compagnonnage avec Cosette pourrait prendre un tour différent.

KORCZAK

Voilà que le mot de destin, à peine écrit ici, fait surgir un lieu, une image. C’est en Pologne, au milieu d’une forêt, près d’une ligne de chemin de fer désaffectée, qu’il a refait surface pour moi. Dans cette clairière se dresse une forêt de stèles. Chacune porte le nom d’une petite ville dont la communauté juive termina son parcours terrestre ici. Treize mille pierres dressées. Ici pas de baraquements comme à Maïdanek, pas d’usines comme à Birkenau, on n’y venait que pour mourir. Quelques bâtisses pour le personnel. Rien à montrer que cette forêt tout autour et ces pierres qui répondent à la tradition juive de poser une pierre sur la tombe des défunts.

Une seule stèle porte le nom d’un homme, celle qui dit « À Janusz Korczak et à ses enfants »3. Ceux qu’il accompagna jusqu’ici quand se décida la liquidation du ghetto de Varsovie, estimant de son engagement de pédagogue de rester auprès d’eux jusqu’au bout. Il avait repoussé toutes les propositions des grandes institutions universitaires qui proposaient de l’accueillir pour profiter de l’excellence de ses talents pédagogiques. Il avait refusé de quitter le ghetto et il est entré dans la chambre à gaz avec eux, leur tenant la main. Il avait écrit dans le journal qu’il tenait dans le ghetto : « j’ai souvent rêvé et projeté de me rendre en Chine. (…) Je ne suis pas allé en Chine, c’est la Chine qui est venue à moi. La faim chinoise, la misère chinoise de l’orphelin, la mort chinoise des enfants.» Il aurait pu ajouter qu’il ne faut jamais former des souhaits sans s’être précisément renseigné sur la réalité qu’ils cachent.

Ici s’arrêtait le texte quand je l’ai montré à Jeanne-Marie en lui demandant son autorisation pour le diffuser dans le milieu professionnel, conformément à l’engagement que j’ai pris auprès des praticiens que j’accompagne. Jeanne-Marie s’est opposée à la publication. J’ai respecté son souhait. Le texte a donc rejoint les limbes des travaux suspendus, non aboutis, en attente. Un été a passé, j’ai repris la recherche et l’écriture.

DESTIN CHINOIS

J’en étais là de l’écriture quand, à la reprise de nos séances, Jeanne-Marie m’informe, en passant, comme si de rien n’était, qu’elle ne voit plus aucune objection à ce que j’utilise son travail, si je masque son nom et celui de sa consultante. Que s’est-il passé ? Je le lui demande, elle me répond par mail.

Je ne saurais trop dire ce qui s’est passé. J’ai cheminé dans l’été avec cette histoire de Janusz Korczak que je ne connaissais pas, mais qui m’a beaucoup touchée. Elle était là en toile de fond quelque part entre conscient et inconscient et m’a accompagnée dans l’été, même si à peine visible. Je me suis posé la question de ce que j’aurais fait dans une telle situation, ainsi que du lien avec la supervision avec Cosette, de ce que j’en avais dit, de ce que vous aviez entendu et m’aviez renvoyé. J’ignore ce qui s’est passé, mais un détachement a eu lieu quelque part, une compréhension, je ne saurais le dire avec des mots justes et clairs, mais mon positionnement a changé et je me suis sentie plus légère. C’est une période où j’ai aussi lâché avec des évènements qui étaient lourds pour moi ces derniers mois et j’ai repris un chemin de vie plus gai et plus léger.

Le point étonnant est que son cheminement intérieur ne s’est pas poursuivi dans le fil du travail que nous avions fait ensemble autour de Cosette mais sous l’égide de Korczak. Ce nom n’était pas apparu pendant la supervision mais lors de l’écriture, jailli dans le sillage du mot destin. Une sorte d’association qui, comme toujours, émerge d’un savoir caché à celui-là même qui l’héberge, basculant de l’obscurité à la lumière. J’ai donc évoqué Korczak, Treblinka, la Chine. Je ne suis pas certain que Korczak ait prononcé le mot de destin que je lui prête, mais nous avons en commun nos origines juives, Treblinka qui fut sa tombe et celle de toute ma lignée paternelle et une fixation ancienne et restée toujours mystérieuse sur la Chine. Le destin chinois.

Jeanne-Marie s’est approprié Korczak et les harmoniques qu’il a fait surgir pour s’en laisser travailler. L’injonction ferme d’arrêter qu’elle m’avait intimée pendant notre supervision, et que j’avais respectée, avait cédé devant Korczak. J’ignore ce qu’il lui a dit, ce que les orphelins du ghetto lui ont dit, mais elle a pu accepter qu’ils l’accompagnent dans un processus initié par Cosette et la supervision.

Ce n’était pas un conte de fée mais un récit chargé de la puissance pénétrante des récits héroïques, si on prend le terme de héros au sens de la Grèce ancienne. J’avais en somme poursuivi le travail avec Jeanne-Marie en laissant venir sous la plume ce qui se présentait, confiant dans la fonction de supervision que l’écriture a toujours eue pour moi, me tenant lieu de père, de mère, de souffleur. Confiant aussi dans la puissance des récits comme intermédiaires entre différents niveaux de conscience, entre l’intelligibilité et les noeuds qui enferment le discours, le comportement, l’émotion. Confiant dans l’effet hypnotique qu’ils peuvent produire, comme le film ou le livre dont on a du mal à sortir, comme la séance de thérapie qui nécessite un temps de dégrisement avant de retrouver le monde extérieur, comme le temps de décompression dont a besoin le plongeur remontant de la profondeur.

Le récit produit ces puissants effets à grande valeur thérapeutique à condition de ne porter aucune intention, ni celle d’expliquer, ni celle de libérer émotion, cri, colère, ni celle d’enseigner quoi que ce soit, comme les anciens récits écrits ad usum delphini4 pour leur supposée valeur éducative. Korczak est ainsi venu dans le fil de mon texte et je l’y ai laissé, sans voir clairement ce qu’il venait faire là.

Ce que Jeanne-Marie a vécu, accompagnée par Korczak et ses orphelins (dont elle ignorait tout avant de le lire sous ma plume), je l’ignorais, je venais juste d’apprendre qu’elle m’autorisait à diffuser ce travail quand j’ai écrit ce qui vient maintenant.

LARA

On ne sait pas (pas encore) ce qu’il est advenu de Cosette, la pauvre dame seule qui ne sort que pour chercher les enfants à l’école et les ramener chez eux. Obéit- elle toujours au destin auquel Jeanne-Marie a échappé et qui la paralyse quand elle voit arriver chez elle une personne qui n’y a pas échappé. Mais le destin caché dans le coffre de Jeanne-Marie a plus d’un tour dans son sac. Voici qu’arrive chez elle Lara, brillante, sans cesse en mouvement, la vivacité et l’intelligence faites femme, tout l’opposé de Cosette. Elle entraîne dans son sillage le monde du spectacle. Jeanne-Marie est subjuguée, elle l’écouterait des heures. Elle en oublierait ce qu’elle est censée faire en ce lieu, accompagner une personne qui vient consulter une psycho-praticienne. Hypnotisée. Quand elle arrive à se soustraire à la magie, il est trop tard pour vraiment travailler. Vous comprenez, nous dit-elle, c’est la vie dont j’ai toujours rêvé. C’est ce que j’aurais voulu être depuis mes vingt ans. Je retarde au maximum le moment d’arrêter le plaisir qu’elle me fait vivre, autrement dit de devenir sa thérapeute et d’aller avec elle dans l’espace de sa souffrance et non dans celui qui lui permet de s’en protéger.

Ce n’est pas le destin auquel Jeanne Marie a échappé, c’est celui qui lui a échappé, filé entre les doigts. Et quand on lui dit tu es fascinée comme spectatrice, tu en oublies d’être thérapeute, elle lâche un peu irritée c’est bon, c’est clair, on arrête (sur le ton de « lâchez-moi la grappe ! »). Et elle ajoute d’ailleurs, elle va bien, on a beaucoup travaillé, vous savez… Mais ce on arrête résonne tellement avec le je préfère qu’on en reste là, quand on l’accompagnait pour accompagner Cosette, qu’on comprend qu’il ne faut pas ouvrir davantage le coffre aux destins.

BLANCHE

Blanche vient voir Isabelle parce qu’elle n’a pas confiance en elle. Très vite cette jeune femme de trente ans, gentille, un peu effacée, qui exerce une profession para- médicale, fait part de son grand souci. Elle est préoccupée que cette énième tentative de PMA5 réussisse. La question de la confiance apparaît quand elle dit je ne sais pas si je peux vous le dire… euh… ça n’a pas marché, encore une fois… On sent bien que ce n’est pas l’aveu d’un nouvel échec qui met en question la confiance, mais sans doute ce qu’il dit de très intime, ce qu’il livre de la guerre lovée au coeur de ses cellules.

Blanche a-t-elle raison de ne pas avoir confiance ? Les médecins ont beau lui dire qu’il n’y a aucune raison que ça ne réussisse pas, elle n’a pas confiance. Et pour cause, comment ferait-elle confiance à ce corps ?

Isabelle est troublée, perplexe. Elle ne sent pas le vivant chez sa consultante, dit- elle, paradoxe pour un organisme qui s’apprête à accueillir une nouvelle vie, qui devrait en tout cas s’y préparer. Même plus, un mot échappe à Isabelle quand elle essaie de décrire ce qu’elle sent à son contact, je suis … dans la mort. On s’étonne. Isabelle aussi, elle ne sait que dire, c’est à peine si elle s’est entendue dire le mot, on le lui a pointé, elle ne peut que dire je sens quelque chose avec la mort. Elle prend la main de Blanche, elle sent un corps sans consistance, comme s’il n’était animé que par la main qui se pose sur la sienne. Isabelle, prise dans le projet de Blanche, tend à vouloir l’accompagner dans ce cheminement, mais quelque chose de profond en elle la met dans le doute, pire, lui parle de mort.

Tandis que Blanche déroule l’histoire de leurs tentatives de PMA, l’épopée des rencontres infructueuses entre semence et ovules, dans leurs corps, hors leurs corps, ou entre embryon incertain et matrice rétive, la main d’Isabelle posée sur celle de Blanche ne cesse de lui murmurer mort, je sens la mort. Et Isabelle qui pratique pourtant une approche où le ressenti du praticien, mots, images, sensations, est appelé à être mis au service du processus thérapeutique, ne se sent pas en mesure de le faire ici. Elle n’a pas confiance.

Elle ne peut s’empêcher de penser que la PMA ne peut réussir, qu’elle n’est pas possible dans ces conditions. Moi aussi, dit-elle, j’ai un problème de confiance, je ne peux quand même pas lui dire ce que je pense de cette PMA.

De qui, de quoi se défie-t-elle, une ombre ? Une ombre qui l’empêcherait de savoir si elle doit se taire ou mettre ses perceptions si troublantes au service de Blanche ? Une voix, celle de son éthique de thérapeute, qui lui dit qu’elle doit faire quelque chose de ce qu’elle perçoit ?

Dans quel imbroglio sont-elles toutes les deux ? Isabelle et Blanche, dans cette rencontre entre le doute et la mort, aussi inexplicables l’une comme l’autre, se heurtent-elles à un destin ? Au vu de ce lien de fils sombres et lumineux tendu de l’une à l’autre, surgit pour l’animateur du groupe l’image d’une mauvaise fée dont il croit entendre le sort jeté devant le berceau de l’enfant nouveau-né : tu vivras, oui, ça je ne peux l’empêcher, comme j’y avais réussi jusqu’à maintenant dans votre lignée punie d’une antique malédiction, oui tu vivras, tu rencontreras un homme, tu seras amoureuse, mais ton corps ne s’éveillera jamais à la maternité, tu n’auras pas d’enfant. Si tu transgresses ma parole tu en mourras.

Le raconter ainsi, comme on le fait aux enfants parle de ce qu’une naissance vient faire, convoquer les ancêtres, faire sortir la lignée de la coulisse où le quotidien la tient, redonner voix au projet des disparus de se perpétuer, animer les ombres. Comme dans l’histoire d’Oedipe. Les enfants ont besoin d’entendre, répétées soir après soir, pour affronter et vaincre leurs peurs et s’endormir, pour nourrir leur cerveau nocturne, les histoires de blanches princesses et de sombres fées.

Pour le dire en mots d’aujourd’hui c’est rappeler la force et l’obscurité du transgénérationnel, du fil qui court, tresse multiple, à travers les générations. Les mots ont aussi leur transgénérationnel. Il se nomme étymologie. Fée vient du latin fatum, le destin, comme en français fatal, fatalité, fatidique ou en anglais fate.

Mais dans les histoires qu’on raconte aux enfants, la bonne fée, qui n’a pu empêcher le destin de s’accomplir, y a glissé une instruction secrète : le jour venu, les épreuves traversées, le sort jeté cessera d’agir et la vie reprendra son cours. Autrement peut-être qu’autrefois elle avait été voulue.

Ici s’achève le texte quand je le présente à Isabelle pour lui demander son accord. Elle n’y voit pas d’inconvénient mais elle dit qu’elle ne comprend pas le dernier paragraphe (le précédent) ni le rapport qu’il a avec le reste.

Puis vient une session de groupe. Isabelle tient à nous reparler de son travail avec Blanche. Elle l’a revue après avoir lu le texte. Elle se rend compte à quel point elle a été hypnotisée, c’est son mot, par la question de la PMA, comme s’il fallait absolument qu’elle réussisse et que son rôle pour cela était essentiel. Prise dans ce projet comme si c’était la demande urgente et pressante de Blanche, elle a négligé les signaux qu’elle percevait pourtant si clairement.

La fois suivante Blanche vient à la séance en disant qu’elle est en morceaux, qu’elle est hantée par la PMA. Isabelle reprend ce qui a été travaillé en supervision et s’en ouvre à Blanche. Elle a senti en la touchant quelque chose qui lui parlait de mort, de froid. Elle reprend ses perceptions dans le détail disant comme elles l’ont troublée.

La séance tourne autour des mille morceaux, son corps morcelé, son être incertain. Isabelle, troublée une fois de plus, sent de nouveau quelque chose de pas vivant, cette fois-ci dans son ventre. Elle le partage à Blanche qui se souvient qu’on lui a qui raconté que sa mère était très dépressive quand elle était enceinte d’elle. Au fil de la séance elle sent venir de la chaleur dans son corps et quitte le cabinet avec cette sensation.

Lors de leur dernière rencontre avant la supervision, c’est une Blanche transfigurée qui se présente. Dès la salle d’attente elle annonce qu’elle est enceinte. La dernière tentative de PMA a réussi. La grossesse reste fragile et elle va être suivie de près par les médecins.

PUISSANCE DU RÉCIT

Il y avait donc bien une instruction secrète que la bonne fée avait réussi à placer après le passage de la méchante et qui attendait le bon moment pour s’activer. Je pense que maintenant Isabelle comprend ce paragraphe et la puissance cachée des contes.

Je découvre avec étonnement la même puissance en action dans les flux qui circulent entre la clinique, la supervision, les écrits qu’elle inspire. Jeanne-Marie voit le travail de supervision se poursuivre, presque à son insu, à la lecture d’une histoire qui émerge seulement dans le récit tissé après-coup. Isabelle prend conscience de son contre-transfert et du piège aveuglant qu’il lui a tendu en lisant le récit qui en est fait. Elle s’en autorise pour mettre ses perceptions au service du processus thérapeutique. Aurélie, en difficulté avec Marthe6, après avoir lu la partie qui lui correspond, m’écrit : « étrange impression de clarté : lire ton analyse m’éclaire à la façon projecteur, le vivre en supervision m’avait éclairée façon ampoule de 60 watt… et j’étais venue avec Marthe ce jour à la lumière d’une vacillante petite bougie. »

L’homme sans mythologie de l’homme, c’est de la barbaque (R.Gary).7

L. Tenenbaum novembre 2019

1 Tous les prénoms ont été changés.

2 En écoutant Camille je m’interroge sur le sens de cette phrase. J’entends bien ce qu’elle dit, quand elle le dit en français, dans ma maison c’est là que j’ai mal, ce que j’entends comme loyauté (enfermement, aliénation, attachement) à la souffrance familiale. Quand j’entends la phrase en anglais, avec home et it, je la comprend autrement et j’entends là où ça souffre, se trouve le cœur de mon intime, mon chez-moi. Et c’est en accédant à cette souffrance que je sais être chez moi. Et nulle part ailleurs. C’est dans ce sens que j’utilise son titre ici. Les deux registres sont-ils présents pour Camille ?

3 Pédagogue novateur universellement connu, Korczak (1878-1942) s’était retrouvé dans le ghetto, enfermé avec les enfants de l’orphelinat qu’il dirigeait. Andrzej Wajda, qui vient de mourir, avait tourné en 1990 un film, Korczak, où j’avais entendu et retenu la phrase du Journal du Ghetto de Korczak que je cite plus loin.

4 On appelait ainsi, à l’usage du dauphin, les récits à valeur pédagogique ajoutée destinés à éduquer les princes royaux.

5 Procréation médicalement assistée.

6 Il s’agit d’une situation rapportée dans un texte à venir, la leçon n°5, Le chant des Sirènes.

7 Cette phrase figure en exergue dans un livre d’Ernest Pignon-Ernest., Face aux murs, Éd. Delpire, 2018