Quand la honte s’invite dans la supervision

Quand la honte s’invite dans la supervision

pénélope fillon:honteQui ressent la honte ? La femme seule, triste, assise, les dominants à la satisfaction ambiguë
ou celui qui regarde cette photo ? (« Pénélopegate », janvier 2017)

Quand la honte s’invite dans la supervision[1]

La honte est un puissant levier de travail dans la supervision de groupe. Souvent elle se glisse dans le chant pernicieux des sirènes, jamais elle ne s’annonce, venant parfois à visage découvert ou parfois masquée.

Les deux personnes dont je vais parler illustrent les deux situations. Elles font partie de deux groupes de supervision[2] que j’anime depuis plusieurs années. Je vous présente un récit choral contant leur aventure, la mienne et celle du groupe. Le thème de la honte donne au groupe le rôle du choeur antique, portant le regard de la communauté qui est ici celui du groupe professionnel avec sa culture, ses jugements, et aussi le regard des ancêtres, quand ressurgissent les inscriptions culturelles transgénérationnelles convoquées par la honte. La responsabilité de l’animateur est de laisser parler aussi bien la communauté professionnelle que la voix des ancêtres sans jamais les laisser prendre le pouvoir dans ce lieu. Il reprend ainsi une constante de l’évolution de notre culture depuis trois-quatre siècles.

L’histoire est dans un premier temps celle que j’ai vécue pendant cette année[3] avec mes interrogations et mes hypothèses. Quand j’ai pris la décision d’en parler ici, que j’en ai demandé l’autorisation aux deux personnes et qu’elles me l’ont accordée, sont venus s’ajouter à l’histoire, dans un deuxième temps, les prolongements que ces nouveaux échanges ont fait surgir.

MANON[4] et le silence assourdissant des agneaux
Ou
Quand la honte empêche de devenir thérapeute

Le récit choral

En début de session on avait commencé comme d’habitude. J’avais demandé à chacun de donner un titre, sans autre précision et sans trop réfléchir, à la question qui l’amenait aujourd’hui, qu’il souhaitait travailler. La phrase que choisit Manon pour dire son thème du jour est « je suis happable ». Serait-ce happy-able ? Non, bien sûr, c’est qu’elle peut si facilement être happée par la souffrance de son consultant ou par le climat d’un groupe qu’elle s’en trouve handicapée. Comment gérer une relation sans être happée, je ne peux pas être thérapeute ! (En l’entendant avec mon écoute mythologique, j’ai l’impression qu’elle répond à la sirène[5] qui vrille son oreille tu ne peux pas être thérapeute, folle folle que tu es, tu n’as pas honte ! ) Elle peine à démarrer son activité de thérapeute alors qu’elle a terminé sa formation depuis une dizaine d’années, qu’elle a une longue et riche expérience professionnelle dans le travail social. Je ne me sens pas légitime, je suis paralysée, dit-elle.

Elle se disqualifie tellement comme thérapeute, comme si elle ignorait totalement ce dont il retourne dans ce travail, que je l’invite à recontacter sa longue expérience de consultante. À ma surprise, sans que je l’aie vu venir, très vite elle s’effondre, sa colonne vertébrale semblant d’un coup fondue. Avec beaucoup d’émotion elle revient sur un épisode de sa formation, où elle s’est sentie humiliée et disqualifiée par son formateur lors d’un expérientiel devant l’ensemble des étudiants. C’était en 2° année soit assez tôt, et il y a une douzaine d’années, mais la honte et l’humiliation se sont inscrites en elles. Elle dit avoir mis des mois à s’en remettre et même si le formateur s’en est excusé depuis, la cicatrice est toujours à vif. Et la décomposition qu’elle a ressentie à l’époque toujours prête à la disloquer.

Alors qu’elle évoque ce traumatisme, je sens un frisson parcourir le groupe. Une des participantes, Noëlle, était présente lors de l’incident dont parle Manon. Elle intervient avec beaucoup d’émotion pour partager sa honte d’avoir assisté à l’humiliation, d’en avoir ressenti toute la souffrance et d’être restée silencieuse. Elle a honte d’avoir été complice de la passivité du groupe. Le silence assourdissant des agneaux… Elle en demande pardon à Manon. Moment fort dans la vie du groupe. Cette parole fait contre-poids au silence des parents, de l’entourage, des autorités dont ont tellement souffert les victimes d’abus et qui les a maintenues dans la honte. Manon conclue la session d’un « je suis à ma place ! » La parole de Noëlle ne dit pas seulement à Manon qu’elle n’est plus seule et exilée sous le manteau de l’opprobre, mais surtout qu’elle n’est pas folle, qu’elle peut faire confiance à ce qu’elle a ressenti, qu’elle a eu mal à juste titre ! Elle valide son ressenti.

Toute l’année un des thèmes de travail du groupe portera sur ce programme inscrit en Manon, tu devrais avoir honte de prétendre vouloir être thérapeute ! C’est l’antienne que les sirènes lui chantent. Elles le lui chantent quand quelqu’un téléphone pour un rendez-vous. Elles lui font douter de son droit à venir en supervision alors qu’elle ne reçoit aucun consultant. Refrain pervers des sirènes qui me fait penser au loup de la fable « qui te rend si hardi(e) etc. » Le groupe réussit à ne pas chercher à la rassurer ou à la raisonner mais à dégager un espace d’écoute et de silence qui lui laisse toute sa place dans le travail collectif. Même si elle n’a pas de cas à apporter, sa présence et sa participation au travail de supervision témoignent de son adhésion à l’éthique du psycho-praticien et de son identité, même virtuelle pour l’instant, de professionnelle.

S’engager dans un groupe de supervision et s’y investir comme Manon amène l’animateur et le groupe à cheminer sur la ligne de crête entre thérapie personnelle et analyse de la pratique, entre la réalité de sa souffrance et l’espace virtuel de son identité professionnelle.

Le mot titre du thème de chaque session va ponctuer ce cheminement.

« Je ne supporte pas les voix aiguës, les voix hystériques « (les voix des sirènes ?), je me mets sur la défensive ! »

Qu’est-ce qui est le terme de la formation, l’accouchement (du thérapeute) ? En débobinant le fil de cette question elle retrouve avec toute son acuité le traumatisme honteux, les sensations corporelles d’alors, la sidération, la dissociation, expérience de dépersonnalisation, qui montre une fois de plus le lien entre cette honte et son incapacité à se reconnaître thérapeute, autant que son cousinage avec la folie, celle que j’appelle psychose ordinaire,[6] mais dont les sirènes s’emparent sans aucune gêne pour la traiter de folle.

Après cette séance où est revenue l’expérience psychotique, elle annonce la suivante comme celle des limbes.

Les limbes. Le mot me surprend. Elle en connaît bien le sens sans savoir que je l’ai utilisé[7] pour décrire l’espace où reste bien souvent gelée une partie de l’être  dépressif. C’est, dans la mythologie chrétienne[8], l’espace où demeure l’âme des enfants morts sans être baptisés : ils sont sortis de la vie sans entrer dans l’espace consacré de la mort qui promet la résurrection. Disparus nulle part.

Quand elle entre dans l’espace des limbes pendant la session, nous l’y accompagnons, véritable expérientiel sur la dépression. Au terme duquel elle contacte  une tristesse profonde en même temps qu’elle s’étonne  (comme plus d’un dans le groupe) d’y trouver chaleur et sécurité. C’est vrai que… c’est chaud… c’est bon… c’est sécurisant. Un chez soi ? Je l’engage à se l’approprier sans s’y identifier (pour une fois, une séquence assez purement psychothérapique dans le cadre de la supervision…)

La fois suivante, c’est l’avant-dernière de l’année, elle fait le lien qui éclaire le travail de l’année et le cheminement qu’a fait le groupe avec elle : « depuis que j’ai nommé ma dépression comme étant la mienne, je peux m’approprier mon désir d’être thérapeute. » Elle commence à poser des actes concrets dans ce sens.

Cette session et la suivante tourneront pour elles, et par ricochet pour plusieurs d’entre nous, sur le pas que représente en termes de visibilité le fait de se reconnaître légitimes comme thérapeutes. La honte dépassée, ce pas en avant ne manque pas de faire ressurgir la peur viscérale de transgresser un interdit qui suinte par un on va me retomber dessus. Comme si à l’entendre les sirènes se remettaient à murmurer tu n’as pas honte !  Elle parle de sa peur, celle qui redonne présence au regard paralysant de qui la voit et la juge, et parle dans le chant des sirènes. Je lui propose de nommer trac (comme celui du comédien) sa peur. Peut-être est-elle au point de pouvoir expérimenter la différence entre, d’une part, la peur, celle d’être offerte en pâture à ces grands oiseaux prédateurs[9], celle qui fait percevoir une menace et croire à un danger, et, d’autre part, le trac, l’audace de montrer son désir et sa puissance et remue toutes les cellules de son corps.

Le trac du comédien, du conférencier serait-il, au fond, une honte assumée (et accompagnée des manifestations neurovégétatives bien connues et… assez proches de celles des victimes d’abus), traversée, inversée et transformée dans la fierté et les applaudissements ?

Quand je lui demande par téléphone son accord…

…d’apparaître dans ces journées sur la honte, Manon insiste sur plusieurs points. Elle n’hésite pas à qualifier de psychotique l’expérience de dissociation qu’elle a vécue et revécue. Elle insiste sur le fait que ce groupe de supervision est animé par une personne totalement extérieure à l’Institut qui l’a formée – en somme qui n’est pas de la famille -  ce qui a été essentiel pour elle. Je pense à ce que produit pour un enfant maltraité le regard tiers posé sur la famille qui vient dire : ça dysfonctionne ! Et qui aide l’enfant à sortir de l’espace de culpabilité et de folie où il se sent enfermé, sans autre point de repère sur lui-même que le regard et le jugement portés sur lui par son entourage.

Je la sens recevoir ma demande avec gravité. Je me demande comment elle l’accueille. Finalement elle me dit à quel point elle est touchée et comme ça la soulage encore un peu plus, que cela lui permet de se désidentifier (ce sont mes mots) de la Manon maltraitée. C’est comme si quelque chose la quittait pour aller aider d’autres personnes. Elle le sent dans sa respiration – je l’entends chercher les mots – c’est la sensation (rencontrée dans le travail sur les limbes) d’être chez elle, un peu plus.

À la réception de mon texte,

…elle insiste (par mèl) sur les liens qu’elle voit entre l’expérience de la honte et, d’une part, celle des moments psychotiques et, d’autre part, celle des limbes. Comme si, face aux coups de boutoir de la honte qui font voler ses défenses en éclats, elle se trouvait devant l’alternative de la déconstruction psychotique ou du retrait dans l’espace archaïque des limbes, son seul chez soi sûr.

La honte pour elle c’est la solitude absolue. Le silence assourdissant des agneaux, se sentir massacrée dans un environnement qui ne bronche pas, voilà de quoi consentir à quitter cette planète et son milieu passif voire hostile… Comment résister au « refrain pervers des sirènes », le chant qui déroute, égare, rendrait fou qui ne se bouche pas les oreilles et doit donc se mutiler pour traverser l’espace… ?

La place que le groupe lui a toujours reconnue lui a permis, dit-elle, de ne plus avoir besoin de survivre en autiste désespérée. Pour enfoncer le clou de son diagnostic, elle partage une expérience très intime et jette, chemin faisant, une lumière sur le rôle des récits mythiques : à bientôt pour la suite de nos rencontres sur toile de fond mythique, (ces récits-là me parlent, de moi et parlent à moi, plus que le langage perverti du quotidien dont il me faut sans cesse traduire les codes pour savoir ce qu’on me dit réellement… quelle fatigue !)

Et de l’autre côté l’apaisement des limbes. Faire parler « l’enfant des limbes », l’enfant endormi, la belle au bois dormant que j’étais devenue… mais certaines expériences vécues ne se partagent pas en paroles, le pré-langagier inscrit l’expérience dans le corps … symbolisation et représentation sont difficiles.

En septembre…

le groupe de Manon se réunit pour la première fois de cette nouvelle saison 2017-2018. Pour la première fois je la vois centrée dans son être et sa féminité et déterminée à s’autoriser à être thérapeute. Sa phase titre est aujourd’hui « j’y vais j’y vais pas ? » Elle n’a pas de consultants mais elle participe activement au travail du groupe et quand vient son tour en fin de journée elle annonce les jours et heures où elle va louer un cabinet pour recevoir des consultants. Ce qui déclenche une avalanche de questions et de conseils sur comment commencer.

Cerise sur le gâteau

Quelques jours avant de finaliser mon intervention, je reçois un mail où elle reprend en les approfondissant plusieurs questions soulevées dans ce travail. Pour dire d’abord que depuis cet été, elle vit un changement majeur. Moi qui ne sortait pas du marasme, emprisonnée dans l’impossibilité d’agir, Belle au Bois Dormant quasi-centenaire ( à 60% ;-) (elle a 60 ans), me voilà (r-)éveillée : je crée une association d’écriture et mon auto-entreprise pour le travail thérapeutique, via la danse etc… et cela sans le moindre stress, en toute sérénité (même pas peur de fâcher qui que ce soit…).[10]

Que s’est-il passé ? Elle essaie de décrypter les facteurs du changement. Il y a d’abord la supervision avec une personne étrangère au sérail (de sa formation). Il y a, elle y insiste, la reconnaissance par Noëlle de la situation traumatique que jai vécue en formation (rappel d’autres, bien plus anciennes) et de la passivité complice de l’entourage (qui ajoutait un poids énorme à la pression déjà humiliante). Dans l’expérience de l’accompagnement par le groupe elle découvre la possibilité toute nouvelle, dit-elle, de se représenter et se référer à ce qu’elle nomme un Dieu bon Père, allié, protecteur, un Maître accompagnant sur la voie du refus de mourir devant le monde comme il va… Je lui laisse la responsabilité des termes qu’elle utilise et qui sont importants pour elle comme tuteurs sur son chemin.

La question qui s’ouvre maintenant est de voir si l’accueil qu’elle peut faire en elle à l’être psychopraticien, sans se décentrer ni disparaître, lui permettra d’accueillir des consultants. Comme elle le dit en conclusion : aujourdhui, je peux accueillir les liens qui se présentent sans réaction post-traumatique, formulation quelque peu énigmatique mais qui semble indiscutable dans sa bouche. Cela créera-t-il un espace virtuel suffisamment accueillant pour que les  personnes en souffrance le perçoivent ?

Six mois après la communication de ce texte, quand je le reprends avant de le diffuser, le processus est toujours en cours. Les tentatives d’asseoir son être thérapeute dans la réalité provoquent de vigoureuses contre-attaques des sirènes.

Juan Carlos, quand la honte agit à l’insu du praticien
Ou
Le praticien psycho-corporel qui s’arrange pour ne pas en venir aux mains

Le récit choral

Pour Juan Carlos, la phrase lapidaire du thème d’ouverture a clairement été le cadre : une consultante, Ariane, m’a dit « tu dépasses le temps ! » et lui « je me suis fait prendre sur le coup ! Juan Carlos  intègre cette année un groupe de supervision qui fonctionne depuis plusieurs années. Chaque année il y a du mouvement. Tous les participants pratiquent une thérapie psycho-corporelle et plusieurs sont de la même promotion que lui.

Bel homme, de l’assurance, Juan Carlos parle avec un accent indiscutable de sincérité. Sincérité qui éclate quand il aborde son travail aujourd’hui, il parle, il est psychomotricien et (j’ai l’intuition qu’avec Juan Carlos  il faut avoir l’oreille d’un homme assis à une terrasse de café, qui entend des bribes de conversation, ne connaît pas le contexte, est dégagé de tout enjeu relationnel et se sent libre d’inventer une histoire à partir de trois mots…) et – tandis que dans mon état d’écoute multicanaux le coup sur lequel il s’est fait prendre continue de cheminer, est-ce d’être pris en défaut, est-ce le coup qu’un homme tire à la sauvette, genre « le mari tout à coup revient chez lui » ou encore plus cru « je sautais la secrétaire quelqu’un allume la lumière » il parle et, comme s’il répondait à mon écoute décalée voilà qu’il dit comme si de rien n’était, j’ai eu souvent des relations sexuelles avec mes clientes… euh, je voulais leur donner ce qu’elles n’avaient pas à la maison.

Un vol d’anges en déroute parcourt la pièce où nous travaillons, traversant le territoire des femmes, qui me cherchent du regard, des hommes qui au contraire le fuient, semant le trouble que j’entends clairement dans le ventre d’un d’eux, provoquant des mouvements corporels divers. La gêne et la honte affleurent de partout, sauf de Juan Carlos, qui garde un air dégagé où rien n’apparaît de cet ordre. La honte est dans le groupe pas chez lui.

Dans un groupe de psycho-praticiens, dévoiler un passé d’abuseur dans son exercice professionnel, s’exposer sur un thème aussi sensible, est un aveu courageux et en même temps provocateur,  étant donné la fréquence des situations d’abus abordées ici, le nombre de femmes présentes dont plusieurs ont été ses condisciples.

Il en résulte un effet de choc qui crée une position difficile à tenir, à la limite du double lien, ou mieux dit encore de la double honte. Les participants du groupe se trouvent coincés. S’ils entendent ces aveux sans rien faire, et à leur corps défendant (comme il l’exprime, attitudes, regards, manifestations neuro-végétatives), ils se font complices passifs d’un de leurs collègues. Abuseurs et honteux. S’ils s’identifient aux victimes, comme certains ont tendance à le faire, ils témoignent par leur souffrance et leur silence que ceci peut être un comportement de collègues, de professionnels comme eux. Comme les survivants de la Shoah portaient la honte d’une humanité capable de tels errements, ce qui les amenés à se taire pendant longtemps. Ils portaient le poids de la culpabilité d’avoir survécu alors que les autres étaient morts autant que celui de la honte d’être le témoignage vivant de l’horreur humaine.  Victimes et honteux.

Les deux phénomènes aboutissent à ce qui est si douloureux pour les consultants :  le silence de la mère ou du père ou des figures d’autorité comme l’Église, etc. et la chape de culpabilité que le silence forcé recouvre. Le risque est grand, pour sortir du silence honteux, de porter sur le convaincu d’abus un jugement moral, médico-légal (pervers narcissique) voire pénal. On sent qu’il y a là une pente dans laquelle on pourrait facilement être entraîné.

Comment rester dans une posture de thérapeute, non-jugement, accueil, espace de parole libre, comment rester pour l’animateur dans un espace de supervision, en faisant ce que pourquoi les participants paient ? Comment reconnaître l’importance de cette prise de parole publique. Comment prendre acte que la loi du silence qui permet tous les jugements est désormais  brisée : Juan Carlos ne peut plus faire comme s’il n’avait jamais fait cet aveu, le groupe ne peut plus faire comme s’il n’avait rien entendu.  Chacun est amené à se regarder en face, sans jouer les vierges effarouchées, et plus intimement à penser « que celui qui n’a jamais péché… ».

Finalement je me dis que le groupe pourrait accueillir l’événement comme un cadeau, tant les situations d’abus, d’emprise, d’asservissement se présentent à chaque session.

Mais les participants se mettent à parler, d’abord de leur ressenti viscéral, merci la thérapie psycho-corporelle, elle aide à ne pas négliger les signaux corporels, ce qui permet à la parole, puis à l’émotion et à l’énergie de circuler de nouveau dans le groupe, tandis que Juan Carlos reprend la parole. Tout ça s’est arrêté, dit-il, quand il a rencontré une femme qui est devenue sa compagne. Il s’arrête, on sent que quelque chose s’est dénoué dans le groupe, et avec sa sincérité désarmante il dit je sens beaucoup de tristesse… je ne sais pas pourquoi.[11] Tout en ajoutant que depuis ils se sont séparés.

À ce moment il est au diapason du groupe. Il commence la session suivante du groupe avec je ne suis pas juste dans mon travail de psychomotricien depuis des années. Il a choisi pour cela de ne plus recevoir en cabinet mais il se déplace dans les institutions. Il a entrepris une formation en thérapie psycho-corporelle, peut-être pour clarifier ce qui n’est pas juste.

Mais voilà qu’avec une autre consultante les choses se compliquent. Jai soif dit dès son arrivée Nadège, Juan Carlos s’éxécute comme s’il recevait un ordre, va chercher un verre alors qu’elle le reprend jamais nous n’offrez à boire ? Elle disqualifie les hommes, il se sent visé, il a envie de prendre la fuite, et j’ai beaucoup baissé mon pantalon face aux femmes. Phrase étonnante : aveu désarmant de sa faiblesse devant l’autorité féminine (et maternelle) ou affirmation de sa sexualité triomphante, ceci tentant peut-être de compenser cela ? Encore une phrase à entrées multiples !

Logiquement, s’agissant d’une méthode où le toucher est essentiel, il va être question des mains. Lors d’une session il souhaite parler d’Ariane (qui l’a pris sur le coup) : je suis en difficulté avec elle dans le toucher. J’ai peur qu’elle pète un câble ! Soit je me retire et je reste dans l’impuissance soit je passe en force…  Toujours des formules qu’on peut entendre dans un sens sexuel littéral mais qu’il formule en toute bonne foi sans aucune gêne. Là encore au groupe la gêne, les ambiguïtés, la honte. À quoi je sens s’associer de l’agressivité à proportion de la sincérité et de la bonne foi presque provocantes de Juan Carlos. Le groupe essaie de l’accompagner à clarifier son questionnement tel qu’il l’a formulé, entre l’impuissance (se retirer de qui, de quoi) ou passer en force (qui va forcer qui et à quoi). Péter un câble, qui, comment, jusqu’où. Le thème de l’abus, ne serait-ce que l’abus de pouvoir, est clair pour tout le monde et Juan Carlos en semble si loin. Il me semble voir les interlocuteurs de Cahuzac[12] à l’époque où les faits l’accusaient si clairement sans qu’il en soit le moins du monde gêné. Je restitue au groupe que je nous sens entraînés dans le même genre d’attitude policière voire de harcèlement, en citant nommément le nom de l’ancien ministre.

Toute l’année il y aura dans le travail du groupe une ligne ouverte sur cette problématique dont je donne ici quelques points de repère. Dans les dernières séances alors qu’il travaille avec Nadège, il sent ses mains, habituellement chaudes, devenir glacées quand il passe au toucher. Comment faire se demande-t-il, doit-il passer en force ou en douceur, mais quel  passage ? De nouveau. Le compagnon de Nadège est devenu violent, il en est venu aux mains. Comprenant qu’elle lui donne la même place dans le scénario qui régit sa vie, Juan Carlos reprend ces mots je m’arrange pour ne pas en venir aux mains. Encore une phrase-clé, une phrase qui ouvre une serrure. Qu’y-a-t-il derrière la porte ainsi entr’ouverte ?

Un praticien du groupe parle d’un livre sur « le pouvoir bénéfique des mains », tout le monde veut noter la référence. Je m’étonne qu’un tel livre n’aborde pas le pouvoir maléfique des mains, silence qui me semble suspect. On en débat. Ce qui nous ramène à la phrase de Juan Carlos : je m’arrange pour ne pas en venir aux mains. Ne dit-elle pas, cette phrase : je ne veux pas courir le risque que mes mains soient en contact avec mes désirs enfouis, mes eaux troubles, le risque que ce qui est au fond de moi parcoure le chemin jusqu’à mes mains pour s’assouvir aux dépens de l’autre. Mieux vaut être impuissant qu’abuseur ! S’il n’y a pas la honte il y a clairement la perception du risque.

Après la dernière session de l’année,

Juan Carlos me fait savoir par mail que Nadège lui a dit, lors de la séance qu’ils ont eue juste après la supervision, je ne veux plus jamais me laisser toucher. Juan Carlos ajoute que cette phrase a eu un effet magique sur lui, d’autant qu’Ariane lui a dit, alors qu’il n’a plus travaillé en toucher avec elle depuis des mois, j’ai envie de te couper les mains. S’il y a du danger en lui ou une pulsion trouble, ces femmes peuvent la situer dans ses mains, l’exprimer, s’en protéger et il est à même d’en entendre le message. Il sait qu’il a un pouvoir dans ses mains, qui peut être bénéfique mais aussi maléfique et il pourrait dire que toucher sans conscience n’est que ruine de l’âme, parodiant Rabelais. Ou plutôt qu’ignorer qu’on touche avec son inconscient expose à tous les pièges.

Maintenant, ajoute-t-il dans son mail, quand il touche, ses mains sont chaudes et douces. « Je perçois que quelque chose passe par mes mains qui m’échappe. Quelque chose qui devrait entraîner de la honte, mais je n’en éprouve pas. Je me pose beaucoup de questions sur le toucher, sur mon toucher, sur le pouvoir bénéfique des mains ?

Il y a eu passage à l’acte dans la pratique passée de Juan Carlos et il reste en difficulté avec les femmes dans sa pratique psycho-corporelle actuelle mais maintenant son corps le lui dit, les femmes le sentent et le disent, comme nous l’avons senti et l’avons travaillé avec lui. En accueillant ce qu’il sème en nous de trouble – la gêne, la honte, l’ombre de la complicité – une brèche s’ouvre sur le fond des pulsions et des souffrances. Si on peut y travailler sans en rester sidéré, sans être hypnotisé par l’effet sirène (honte à toi d’agir ainsi ! honte à vous d’en être complices !), on peut aider notre pair à défaire ces noeuds et, à travers lui, aider les personnes qui ont choisi d’être dans la violence ou l’emprise sur autrui plutôt que de ressentir la honte et la faire vivre à  leurs partenaires et/ou victimes.

De la honte prise comme fil rouge sur une année de supervision avec Juan Carlos, plusieurs points importants ressortent.

Dans un travail de groupe, des sentiments, des pensées apparaissent ailleurs que chez la personne où on les attend logiquement. Ici, la honte, attachée aux abus perpétrés par Juan Carlos, apparaît très présente, mais en dehors de lui. Peut-être a-t-il installé un filtre entre ses mains et son inconscient qui l’empêche de percevoir ce qu’elles véhiculent. C’est le renvoi du groupe, redoublé de celui de ses consultantes,  qui l’amène à s’interroger en retour. D’où l’importance de travailler les affects et les mouvements du groupe au service de la supervision et, in fine, des consultants.

On ne peut opposer travail verbal et travail corporel. Ici, le travail à partir des phrases- titre met à jour les liens forts entre l’inconscient du praticien et ses mains, en l’occurrence son principal outil de travail. Certains mots sont accrochés au fil de l’émotion et il suffit parfois d’une touche verbale légère et ferme, comme celle du pêcheur, pour que l’émotion et son cortège intime viennent à la surface.

Il y a une suite.

Je contacte Juan Carlos pour lui demander son accord de parler de lui dans le cadre des Journées et je lui envoie le texte ébauché de mon intervention non pour qu’il le corrige mais pour qu’il puisse me donner (ou pas) son accord en connaissance de cause. Commence alors entre nous une suite de mails et d’échanges téléphoniques. Il me donne un accord sans réserve précisant même Je te souhaite une intervention inspirée et inspirante. Je serai ravi et fier de dire jai lien avec toi, avec les participants.

Les points esquissés plus haut se précisent.

Il n’a jamais ressenti la honte pendant les sessions de ce groupe mais elle est apparue ailleurs : lors d’une séance de sa thérapie personnelle, pendant cette année, il dit avoir vécu de façon intense la honte qui devait être celle de sa mère, pour avoir abusé de lui émotionnellement, en lui jetant tu devrais avoir honte ! La honte est en dehors de moi

Il a fait le lien avec des processus encore plus archaïques :  Il y a 5 ans lors d’un séminaire de psychopathologie (je crois sur la psychose) lors d’un temps de partage dans le groupe après un exercice tu m’as dit cette phrase : « tu parles comme si c’était une question de vie ou de mort ». J’ai décodé dimanche après ton appel (quand je lui avais téléphoné pour lui demander son accord) un sens possible à tes mots, et jai fait le lien avec le livre de Cyrulnik : « Mourir de dire – la honte » qui déjà en 2010 m’avait bousculé. Abuseur et Impuissant en même temps! Il illustre le va-et-vient du travail qui se fait entre un séminaire expérientiel, une lecture, la vie.

Dans mon texte il reprend le mot clientes pour dire : il ne sagissait pas de clientes, j’ai abusé avec des patientes. Le distinguo m’étonne, il m’explique : les patientes sont les personnes qui venaient le voir sur prescription médicale et étaient prises en charge par la Sécurité Sociale, les clientes des femmes qui venaient d’elles-mêmes et payaient de leur poche. Dans un cas, en somme, des assistées, dans l’autre des paires. Dans la foulée il avoue comment les histoires d’abus semblent hanter toute l’histoire familiale.

En évoquant la séparation d’avec sa compagne, il a cette phrase qui une fois de plus dit plus qu’il ne s’y attend : je suis sorti de prison en la quittant. Nous reprenons : le sexe n’a jamais été satisfaisant avec elle, elle avait elle-même été abusée. Ça a été ma punition. Avait-il honte ? Se sentait-il fautif ? Aujourd’hui il dit clairement s’en être puni.

Il dit n’avoir jamais perçu la comparaison avec le ministre Cahuzac qui a permis à un moment au groupe d’identifier la situation et de s’en décoller, mais l’expression sans jugement des affects, de la honte, de l’agressivité qui appartiennent à Juan Carlos et que le groupe ressent lui permet d’envisager qu’ils puissent lui appartenir.

Les phénomènes corporels chez les participants comme chez lui viennent ponctuer les mouvements profonds qui nous parcourent. Finalement, j’arrive, dit-il,  à mettre un peu de conscience dans les extrémités de mon corps – j’atteins mes limites – en même temps que j’accède à plus de profondeur intérieure! Ses mains sont glacées ou se réchauffent presque comme un témoin de ce qui se passe en lui. Je pourrais dire qu’il a une conscience plus nette du lien qu’il y a entre son inconscient et ses mains.

Le chant des sirènes

J’appelle ainsi ce qui vient toucher le psycho-praticien en un point sensible et endormir, neutraliser sa vigilance d’accompagnateur du processus thérapeutique. Elles peuvent l’hypnotiser d’un Sauve-moi ! Aime-moi ! Toi seul le sait, toi seul le peux! ! Guide-moi !  aussi bien que d’un La honte sur toi ! Comment oses-tu ?Dangereuse connivence : la résistance du consultant au changement trouve les failles où s’est tapie la honte pour déloger le thérapeute de sa place et le rendre inopérant, l’empêcher de faire ce pourquoi  on le paie.

Les sirènes n’ont pas d’état d’âme. Elles peuvent paralyser celui qu’elles ciblent aussi bien par des demandes d’amour, des supplications, des louanges que par le jugement, la peur, la terreur.

Résumé

La honte est un puissant levier du travail de supervision en groupe. Ce texte décrit deux parcours où la honte joue un rôle majeur, pour une participante en l’envahissant et en déclenchant des épodes de dépersonnalisation, pour un autre en submergeant le groupe qui doit faire un travail sur lui-même pour rester dans une position d’accueil. Le groupe ressent des affects, la honte, l’agressivité, la peine, qui résonnent intimement avec le monde intérieur du praticien qui travaille et qui peut se les réapproprier s’ils sont exprimés sans jugement.


[1] Ce texte a été présenté lors des Journées d’étude Francophones en Analyse Bioénergétique, les 7-8 octobre 2017 à Marseille. L’exposé oral en a été écourté pour des raisons de temps. Je travaille à partir des brèves notes personnelles prises pendant les sessions de supervision, d’une note de synthèse écrite ensuite et de mon souvenir. Il n’y a pas non plus d’enregistrement. Ces remarques donnent la limite de l’analyse que seul le retour à la pratique pourra valider.

[2] Chaque groupe est constitué de huit personnes et se réunit sur une journée entière tous les mois.

[3] Saison 2016-2017.

[4] Les prénoms et certains détails ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes.

[5] Voir en fin de texte un encart sur Le chant des sirènes.

[6] Je me permets de citer mon travail, D’autres psychotiques que moi (L’Harmattan, Paris, 2015) dans la mesure où Manon illustre le lien entre menace sur l’identité et fonctionnement psychotique.

[7] Dans La dépression, une épreuve moderne (L’Harmattan, Paris, 2009), qu’on me permette de nouveau de me citer, je découvre les liens entre la dépression et l’espace limbique.

[8] Jusqu’à 2007 où l’Église catholique a abandonné ce concept. (Wikipédia)

[9] Dans un autre groupe une praticienne clamera je ne veux plus me donner en pâture ! Son cri permet de mieux comprendre la complexité de la situation : la proie nourrit le prédateur et joue son rôle dans la relation, un rôle qui lui donne de l’importance dans ce monde de l’amour et de la dépendance. Elle dit aussi qu’elle peut décider de ne plus jouer ce rôle. Cela ne signifie pas que tout va changer mais qu’elle peut imaginer de laisser le prédateur aller chercher lui-même sa pitance.

[10] Un pied de nez aux sirènes ?

[11] Je ne sais pas s’il connaît les deux premiers vers de la célèbre Lorelei de H. Heine : Ich weiss nicht was soll es bedeuten / Das Ich so traurig bin…

[12] Ministre du Budget pendant la mandature de F. Hollande, il fut chargé en particulier de lutter contre la fraude fiscale jusqu’à ce qu’il soit accusé lui-même de l’avoir pratiquée.