Trois équilibristes trébuchent… Rupture

Trois équilibristes trébuchent… Rupture

équilibristes

Trois équilibristes trébuchent… Rupture1

C’est l’histoire de trois équilibristes, trois spécialistes du fil du rasoir, de la corde raide, de la ligne de crête. Spécialistes sans le savoir ? S’ils semblent l’ignorer, quelque part au fond d’eux, ils savent de quoi il retourne. Un jour, ils trébuchent sur un caillou2, le balancier leur tombe des mains et ils s’écroulent. Les abîmes qu’ils longent sont différents, ils n’ont pas le même balancier, ils ont chacun leur caillou d’élection, mais tous ils jouent leur vie. La rupture, quand elle survient, est radicale, voire fatale. Et on découvre l’envers du décor, les abîmes qu’ils ont côtoyés en évitant d’y tomber.

Trois équilibristes, un homme, deux femmes. Je ne les ai pas connus, pourtant je crois les connaître. Le premier, Jean-Claude, est encore vivant. La deuxième, Séraphine, est morte il y a 74 ans. La troisième, Marguerite, est inspirée d’une histoire vraie, comme on dit. Des livres, des films nous proposent d’approcher leurs failles et leur monde intime comme seuls des romanciers, des cinéastes, des acteurs savent le faire.

Aucun des trois n’est/n’a été mon consultant, ils n’ont d’ailleurs jamais consulté personne. Cerise sur le gâteau : on est venu me demander un texte sur « Au bord de la rupture » alors que j’ai pris une année sabbatique pour, je le sais, sonder mes abîmes en lâchant mon balancier.

Trois équilibristes…

Jean-Claude est notre contemporain. Je n’entrerai pas dans le détail de son histoire, racontée par Emmanuel Carrère dans L’Adversaire et par Nicole Garcia dans le film du même nom. Il y est incarné par Daniel Auteuil avec la présence troublante qu’on lui connaît. Je ne l’ai pas connu. Un chapitre lui est pourtant consacré dans mon dernier livre, D’autres psychotiques que moi, paru à L’Harmattan en 2015.
Jean-Claude est médecin et travaille à l’O.M.S., à Genève, depuis une vingtaine d’années. Il mène une vie tranquille et sans histoire, avec sa femme et leurs deux enfants, dans une banlieue résidentielle aisée près de la frontière suisse. Un bel aboutissement pour cet unique rejeton d’une vieille famille de forestiers jurassiens. Tout le monde loue sa discrétion, ses qualités humaines. En fait, un homme qu’on voyait à peine tellement il était normal, lisse. Tel est pour tout le monde Jean-Claude Romand jusqu’au jour de la rupture. Comment aurait-on pu détecter une faille ?

Séraphine vit à la Belle Époque, mais ladite époque n’était pas très belle pour elle. Née dans un milieu très pauvre, vite orpheline de mère puis de père, elle sera placée, comme on disait, dans un couvent. Devenue adulte, elle fait des ménages, anonyme, sauvage, avare de mots et d’elle-même. Telle est sa vie le jour. La nuit, sous l’égide d’un ange gardien qui le lui ordonne, elle peint sur des petits panneaux de bois des motifs de fleurs, de feuilles et de fruits très colorés, avec des couleurs qu’elle fabrique elle-même à partir de Ripolin industriel et de produits organiques, comme les plantes sauvages ou le sang.
Une personne pas facile, d’approche rugueuse, taiseuse, peut-être pas très futée et qui barbouillait des peintures enfantines, voilà ce qu’on devait pouvoir en dire.
Séraphine Louis est morte en 1942. Je la connais par deux personnes, Martin Provost, le cinéaste qui a réalisé en 2007 le film qui porte son nom et Yolande Moreau qui l’interprète dans ce film. De la fiction ainsi recréée sort pour moi une vérité forte, celle que Martin Provost a perçue à travers la documentation rassemblée pour écrire son film, la vérité qu’il a choisi de montrer. Difficile pour moi d’imaginer Séraphine autrement que sous les traits de Yolande Moreau, et je gage que, sans être la « vraie », elle dit d’elle une profondeur que Séraphine ignorait peut-être elle-même et qu’elle n’aurait jamais pu formuler.

Marguerite est la troisième de mes héros/héroïnes. Elle est de la même époque que Séraphine mais d’un monde tout différent. Elle vit en femme du grand monde, grâce à sa fortune et au titre nobiliaire acquis en épousant un architecte désargenté mais baron. On ne lui connaît qu’une fantaisie, son obstination à vouloir chanter le répertoire lyrique. Elle consacre sa vie et son immense fortune à la musique et au chant, travaillant le chant plusieurs heures par jour et organisant des concerts privés dans son château. Mais elle chante affreusement faux. Elle ne l’entend pas et personne ne s’enhardit à le lui dire, ni les associations charitables qui profitent de sa fortune, ni ses proches qui craignent qu’elle ne le supporte pas. Ont-ils perçu qu’elle vit réellement sur une ligne de crête où la passion musicale serait comme son balancier, lui permettant de garder l’équilibre. Quand on lui suggère qu’elle pourrait se reposer un peu, elle a ce cri, elle qui ne hausse jamais la voix en dehors de son tour de chant, « si je ne chante pas, je serai folle ! Folle ! » Donc, elle chante et rien ne met obstacle à sa passion.
Si Jean-Claude passe aux yeux de tous pour le gendre idéal, si Séraphine est une vieille fille peu avenante que certains trouvent originale, Marguerite dérange : elle montre quelque chose que tout le monde entend, sauf elle.

Jean-Claude Romand est toujours vivant. Séraphine Louis a existé. On trouve des éléments biographiques dans Wikipédia, sous le nom de Séraphine de Senlis (1864-1942). L’histoire de Marguerite s’inspire très librement de celle de Florence Foster Jenkins (1868-1944), une richissime américaine qui se paya une carrière de cantatrice sûre de son talent malgré les avis acerbes des critiques et les rires qui ponctuaient ses concerts. Il sera intéressant de voir le film que Stephen Frears lui consacre, Florence Foster Jenkins, avec Meryl Streep dans le rôle de l’héroïne. Marguerite est, de mes trois personnages, celui dont la vie est la plus librement imaginée dans le film (Marguerite, 2015) que lui consacre Xavier Giannoli et dans l’interprétation qu’en fait Catherine Frot.

… trébuchent sur un caillou

Un jour, chacun d’entre eux trébuche sur un caillou. Qui déchire le rideau qui masquait le secret de leur vie et les fait basculer dans un nouvel abîme à moins qu’il s’agisse d’un de ceux qu’elle s’évertuait à éviter. Cela ne se fait jamais en un jour, même si les impératifs de la narration ou du montage cinématographique en dramatisent la survenue. Pour Jean-Claude, on sait que si le processus prend du temps, le dénouement se produit en quelques jours. Pour Marguerite, c’est l’affaire d’un instant. Pour Séraphine le caillou a dû la gêner un certain temps avant que la rupture survienne.

Pour Jean-Claude, on en voit l’effet avant de comprendre : il tue sa femme, ses enfants, son père, sa mère, leur chien et tente d’étrangler la femme qu’il courtise. D’un coup le rideau de sa normalité lisse se déchire. On découvre qu’il n’a jamais été médecin, qu’il était inconnu à l’OMS et que ses seuls revenus provenaient des sommes qu’il avait réussi à se faire confier en faisant croire qu’il les plaçait en Suisse.

Que s’est-il passé pour le déséquilibrer ? Un parent a eu besoin d’une de ces sommes, que, les ayant utilisées pour vivre, Jean-Claude était bien sûr incapable de restituer. On sait qu’il est entré alors dans une zone de turbulences intimes. Et surtout sa femme commence à avoir des soupçons. On ne saura sans doute jamais si dès ce moment il a conçu le seul plan de sauvetage possible pour lui : assassiner tous ceux qui risquaient de découvrir la vérité. Tous ? Non, ceux pour qui en somme il avait bâti son mensonge. Ses parents dont il réalisait le rêve d’ascension sociale, sa femme et ses enfants qui avaient pu avoir grâce à lui cette vie heureuse et sans histoires et qu’il aimait d’avoir pu leur donner ce bonheur.

On découvre qu’il a vécu toutes ces années sur la corde raide, car le pot-aux-roses aurait pu être découvert à n’importe quel moment. Comment vivait-il cette situation ? Il semble qu’il ait cherché à plusieurs reprises à se confier à un ami, on le suppose après-coup, il n’en a rien dit. On sait par le procès qu’il a vécu plusieurs moments de rupture, chaque fois après un début de relation amoureuse et sexuelle. Chaque fois il a disparu alléguant l’évolution brutale d’un cancer du sang. Allégation, car il n’y a jamais eu de cancer, mais une vraie détresse psychique qu’il n’a jamais pu ou su dire en tant que telle.

La solution qu’il trouve quand le caillou le déséquilibre violemment me le fait classer dans la catégorie de la psychose ordinaire. Sa réaction, tuer les personnes qui allaient connaître la vérité, surprend. Elle est pour moi psychotique – la réalité difficile disparaît si disparaissent ceux qui la connaissent – dans son mode de fonctionnement. Quelqu’un d’autre se serait suicidé, peut-être en laissant une lettre, ou aurait avoué la situation à sa femme et aurait cherché le moyen de rebondir. Pas lui. Pour lui, pas d’autre moyen que d’effacer les personnes qui risquaient de savoir la vérité. Sans doute parce qu’il les aimait – à sa façon.

Le passage à l’acte criminel atteste de l’extrême précarité de la situation que vivait Romand. Il cheminait sur une ligne de crête, mais en côtoyant quels abîmes ? On ne peut que le supputer mais le geste meurtrier qui déchire les apparences montre l’enjeu vital qu’elles recouvraient. Thèse qui est soutenue par la seule confidence que Jean-Claude ait faite sur les profondeurs de sa souffrance, le jour où il a dit du roman d’Emmanuel Carrère, La classe de neige3, qu’il y avait retrouvé toute son enfance. Un livre sur la fureur homicide et perverse d’un père.

Peut-être y avait-il d’un côté l’horreur d’une vie vide, déserte, sans amour, sans femme, sans enfants – celle qui est promise à Nicolas, l’enfant de La classe de neige quand il comprend quel homme est son père. De l’autre, la terreur de dire la vérité sur ce qu’avait été son enfance, sur sa souffrance, sur ses peurs. Dans sa lignée familiale, la vérité ne devait jamais être dite, elle ne pouvait signifier que la mort.

Il a construit une fiction qui lui a permis d’avoir la vie qui lui était autrement interdite, assuré que le Commandeur impitoyable la lui laisserait vivre, sachant que ce n’était pas pour de vrai. Comme si grâce à cette fiction que les événements et ses défaillances lui avaient permis de construire, il vivrait en sursis une apparence de vraie vie. Faire semblant, ce qu’il ne pouvait ignorer, car il devait en persuader le juge intérieur, et faire en sorte que ça n’ait pas l’air pour l’extérieur d’être du semblant.

Faire semblant de ne pas faire semblant, pour le dire comme un des personnages de Marguerite, a été son principe directeur pendant des années et lui a servi de balancier pour pouvoir avancer sur la corde raide aussi longtemps. Et lui permettre d’aimer et de se sentir aimé, tout le reste n’ayant manifestement pas d’importance pour lui. Il chute quand le semblant est dévoilé ou sur le point de l’être.

Après le crime, il redevient le personnage normal et lisse qu’il a toujours été, avec une différence de taille : il est maintenant en prison et sans doute pour le reste de ses jours. Fini les journées d’errance, sans autre contrainte que de partir le matin de chez lui et d’y rentrer le soir. Fini la hantise qu’on découvre la vérité de son mensonge chaque jour recommencé, tout a été mis à jour. Sauf le moteur intime de cette construction – mais personne ne lui en demandera des comptes en prison. Il n’est plus question d’aimer et d’être aimé, plus de risque, il s’agit seulement d’être comme on attend qu’il soit, gardiens comme détenus. Et tous l’estiment.

L’histoire de Séraphine est différente. On pourrait dire d’elle qu’elle a eu trois vies. Sortie d’une enfance malheureuse pour revêtir la vie d’une domestique, au bas de l’échelle sociale, elle passe les dix dernières années de sa vie dans un asile d’aliénés pour y mourir de faim en 1942, comme un grand nombre de personnes internées en psychiatrie. Deux vies, celle de la servante méprisée, celle de l’aliénée, se déroulent en quelque sorte dans l’obscurité. Entre les deux s’en situe une troisième que sa peinture illumine.

La peinture lui sert-elle de balancier pour garder l’équilibre ? L’équilibre entre le jour social humiliant et la nuit gratifiante de l’amour divin où il lui est prescrit de peindre ces splendides bouquets comme ceux que dressaient les sœurs qu’elle servait. « Mes natures mortes, dit-elle, sont comme des cadeaux pour le Bon Dieu et la Sainte Mère. Alors je vais aller au Paradis. Le soleil est Dieu et ce sont les fruits du paradis, c’est comme ça que je le vois.”4 L’équilibre est fragilisé quand apparaît dans sa vie la main du destin avec Wilhelm Uhde, le marchand d’art, qui la découvre, vend ses œuvres, lui assure une aisance matérielle. Son talent reconnu en pleine lumière, la nuit déborde maintenant sur le jour. Elle sort de la clandestinité. Toujours sous l’œil tutélaire des anges, elle déploie désormais son œuvre sur des toiles de deux mètres de haut, feuilles et fleurs recouvrant maintenant des arbres puissants, enracinés, occupant l’espace. Jamais de figures humaines, jamais d’animaux sauf à travers des plumes. On dirait l’art brillant et coloré inspiré par les canons musulmans.

Elle commence à s’ouvrir, elle prend de l’assurance à mesure que ses arbres prennent de l’ampleur. S’installe-t-elle pour autant dans la réalité d’un monde où l’argent permet l’autonomie et médiatise les relations ? Rien n’est moins sûr. Je gagerais plutôt que le flux d’argent qui lui arrive maintenant est pour elle comme la manne céleste, l’expression de l’inépuisable amour divin. L’ange lui demande de peindre, elle peint, elle reçoit de quoi satisfaire ses besoins, ses envies, ses désirs, via Wilhelm Uhde qui n’est sans doute pour elle qu’une autre sorte de messager divin. L’argent lui confirme qu’elle est aimée de Dieu. Serons-nous surpris de la voir se faire confectionner cette somptueuse robe de mariée ? Aurait-elle en vue une union ?

Ainsi s’écoulent les années qui suivent la première guerre mondiale. La peinture est son balancier, maintenant l’équilibre entre ce que serait une prise totale dans le délire mystique de la nuit et une désespérante et humiliante solitude sociale et affective, entre la psychose et la réalité pourrait-on dire. Survient la crise de 1929. W. Uhde n’a plus de clients, il ne peut plus lui assurer sa rente. Point de rupture : le robinet monétaire est tari. Message terrible pour elle. Va-t-elle redevenir la servante effacée au service de ceux qui ont le droit de parler ? Dans une bascule qui nous prend de court, elle revêt la splendide robe de mariée et se met en route dans les rues de Senlis, distribuant ses biens alentour. Quand les gendarmes, prévenus entretemps, arrivent, nouvelle surprise, elle les suit docilement, comme si elles les avait attendus ou que quelque informateur l’en ait prévenue. Ils l’emmènent à l’asile.

Elle n’est plus sur la corde raide, elle n’a plus besoin de balancier. Elle est sortie du temps et de la dure nécessité de prendre soin d’elle. Elle cesse de peindre et ne peindra jamais plus. Son union mystique enfin consommée, les arbres, les fruits et les fleurs n’ont plus lieu de servir de véhicule entre elle et l’Amour Absolu. Elle n’a plus rien à demander ou à attendre de cette vie ici- bas. Sauf réclamer par des lettres innombrables qu’on cesse de la persécuter, note retrouvée dans son dossier psychiatrique. Persécutée par qui, comment ? On l’ignore. À moins que la misère dans laquelle elle tombe parle pour elle de l’abandon et du désamour divins.

Ironie amère, c’est la folie des hommes, devenue réalité extrême, qui fera mourir de faim la moitié des aliénés. La dernière note la concernant sur les registres de l’hôpital dit : « cueille de l’herbe pour manger la nuit, mange des détritus »5. Elle meurt de cachexie (c’est le mot savant pour dire « de faim ») en 1942. L’asile ne l’aura pas préservée de lutter pour sa vie jusqu’au bout…

Difficile de ne pas faire le lien entre la réclusion à perpétuité où tombe Jean-Claude et l’asile d’aliénés où Séraphine passera les dernières années de sa vie, tous deux désormais protégés du mouvement qui les faisait avancer, coûte que coûte, sur la ligne de crête.

Toute sa vie Marguerite marche sur la ligne de crête. Elle a toujours tenu à se produire devant un public, public certes intéressé au sens matériel ou social, on l’a vu, mais un public tout de même et qui ne pouvait pas ne pas avoir les oreilles blessées par sa voix. Elle s’obstine pourtant. L’important pour elle est que son mari assiste à ses concerts, elle attend la dernière minute pour se produire, tandis qu’il fait tout pour arriver le plus tard possible.

Un jour elle chante devant un vrai public, il s’ensuit une sorte d’émeute, la police doit intervenir. Elle ne voit rien de cela, tellement elle a ressenti une jouissance à être sur une vraie scène, non protégée par son titre et sa fortune. Nue, vraie, d’une certaine façon. Il n’y a plus de retour possible. Dès lors le destin (représenté dans le film par son majordome noir, celui qui réalise tous ses vœux) tend son filet. Elle décide, contre le monde entier, de donner un vrai concert dans une vraie salle.

Le jour du concert arrive, elle commence à chanter, comme prévu c’est affreusement faux. Malaise général, une onde de dérision, de rire, de consternation parcourt le public. Mais sa voix tout à coup se transmue et devient juste. Divinement juste. Quelques secondes qui lui font vivre un bouleversement tel qu’elle ne peut revenir en arrière ni continuer sur cette ligne de crête où elle s’est maintenue si obstinément depuis si longtemps. Quelques secondes et elle s’écroule. Elle est passée directement de la scène à la chambre d’une clinique psychiatrique. Là son rêve est devenu réalité : elle est une chanteuse célèbre et demandée sur toutes les scènes du monde. Elle est ou plutôt elle croit. Pour tout le monde elle a basculé dans le délire de grandeur.

Quelques secondes de voix juste et le rideau des apparences se déchire, comme si elle avait soigneusement évité toute sa vie de chanter juste, évité au fond d’être vue de façon juste. Je me enhardis à formuler cette hypothèse devant l’enjeu vital que dévoile le point de rupture. Ce n’est pas dans la conscience claire que le drame se joue, mais là où nos enjeux vitaux, réels ou imaginaires, décident de nos conduites de vie et déterminent nos comportements et nos choix, à notre insu. Comme s’il avait été important pour elle de chanter vraiment faux. À propos de Florence Foster Jenkins, les contemporains se sont demandé si sa voix « pittoresque » ne faisait pas partie du spectacle. Un second degré en somme. D’autant que le public venait aussi pour entendre cela.

De nouveau vient la formule que dit dans le film son maître de chant, faire semblant de ne pas faire semblant. Faisait-elle semblant de chanter vraiment faux ? Dans son entourage on a la prescience diffuse de l’importance de l’enjeu, on sent qu’on ne peut lui dire qu’elle chante faux. Plusieurs fois, quelqu’un entreprend de le faire, puis renonce à la dernière seconde, son professeur de chant un jour pour botter en touche avec un « quelque chose est faux, c’est… que vous êtres mezzo et non soprano colorature » ou son mari avec un « je voulais vous dire que… vous êtes courageuse ». Ils avaient raison : quand le médecin de la clinique veut provoquer un choc qu’il espère salutaire et lui fait écouter un enregistrement de sa propre voix chantée, elle n’y survit pas. C’est que chanter faux était le balancier qui lui permettait de survivre, sur sa ligne de crête, entre deux abîmes, être vue et entendue juste ou quitter la réalité.

Être regardée, être aimée. Quand elle prépare le concert fatal, son mari l’adjure d’y renoncer. Elle le met au pied du mur « si vous me demandez clairement d’y renoncer, j’y renoncerai ». Il se tait. Pendant le concert, il y a cette seconde où elle chante juste et où son regard croise celui de son mari, assis à l’orchestre, profondément ému. Elle qui n’est qu’émotion quand elle chante, ce que personne n’a perçu derrière la voix si désagréable, voilà que son mari semble la voir pour la première fois. Et elle qui a toujours attendu qu’il la regarde s’écroule, comme si d’un coup de voix juste une porte s’ouvrait sur l’amour pour se refermer aussitôt sur la folie. Sa protection a disparu, elle s’effondre.

Faire semblant de ne pas faire semblant

Jean Claude Romand et Marguerite donnent une idée de la ligne de crête sur laquelle ils vivaient, une vie pour eux heureuse et sans histoire, du balancier qui leur servait à s’y maintenir et de l’effet que produit sa disparition. Si on ne peut dire que la vie de Séraphine était heureuse, du moins était-elle sans histoires et vraisemblablement destinée à se poursuivre telle. Chacun des trois aurait pu dire de son balancier, respectivement la vie normale, la peinture, la voix fausse, « si je ne l’avais pas je serais fou/folle » puis « je ne l’ai plus, je suis fou/folle ». Ils faisaient semblant d’une façon telle que nul ne pouvait les en soupçonner. Ils ne donnaient aucune prise au doute, aucune vue, pour Jean-Claude sur sa faille intime, pour Marguerite sur la douleur de l’amour manqué/ manquant, pour Séraphine sur sa communion nocturne avec Dieu et la Sainte Mère. Il n’y avait aucune place en eux pour susciter ni accueillir la compassion. Mais surtout aucune place pour la compassion envers eux-mêmes.

Semble-t-il. Car nous ne savons que ce que Jean-Claude Romand a bien voulu dire, ce que Séraphine a bien voulu confier à Wilhelm Uhde et ce que leurs interprètes au cinéma ont cherché à transmettre. Paradoxalement, c’est peut-être Marguerite, personnage de fiction, qui en dit le plus sur elle-même, si on songe qu’elle est le truchement de Xavier Giannoli et de Catherine Frot pour dire les enjeux de la scène et de l’impérieuse nécessité qui porte les professionnels du spectacle. Mais nous savons aussi ce que la pratique psychiatrique comme psychothérapique nous a enseigné6, à savoir la force et l’endurance de la détermination à faire semblant de ne pas faire semblant, non pas vis-à-vis de l’extérieur, aussi proche soit-il, que vis-à-vis de soi-même. Quand le rideau s’est déchiré, on a beau jeu de crier à l’affabulation, au mensonge, à la cécité. C’est oublier qu’il est essentiel pour ces êtres de croire à leur construction. Il y va de leur vie. Même si le danger qui les menace est imaginaire, ils n’en prendront pas le risque. Ils ne prendront pas le risque de s’en approcher en en parlant, en demandant conseil ou protection. En consultant. Ils doivent même s’empêcher de penser à y penser.

Une image surgit quand j’écris ces mots. Celle du moment le plus dramatique d’un film (culte pour les amateurs de science-fiction et de fantastique), Le village des damnés, de Rolf Willa (1960). L’instituteur dont dépend la survie de la communauté doit s’évertuer à toute force de mener à bien son entreprise en affrontant leurs ennemis, des enfants « aliens ». Or ceux- ci sont redoutablement télépathes. Le héros doit faire semblant de penser vraiment ce qu’il dit pour les tromper, sans laisser venir à sa conscience son véritable objectif qui est de les anéantir. Il doit s’efforcer de n’avoir à l’esprit qu’un solide mur de briques et rien d’autre. Réussir à ne pas penser à ce qui est le plus important et dont dépend sa propre vie.

L’apparence que mes équilibristes offrent au regard cache un esprit tendu à ne pas savoir ce qui le met en tension. À cheminer sur la ligne de crête qui domine des abîmes, à s’agripper au balancier qui aide à ne pas y tomber, il se noue tant d’énergie qu’il suffit d’un caillou pour trébucher. Quand on entre dans le registre dramatique, le caillou prend le visage du destin qui fait advenir ce qui devait advenir et qu’on s’est évertué à détourner. Pour Jean-Claude, ce sont de petits cailloux semés sans malice par des personnages de son entourage. Un ami rapporte un incident mineur et l’épouse de Jean-Claude comprend que Jean-Claude, son Jean-Claude si intègre, peut mentir. Une amie dont le mari travaille à Genève s’étonne qu’on n’ait trouvé aucune trace de Jean-Claude dans les organismes internationaux de Genève. Sans malice. Dès qu’une maille se défait tout le tissu suit. Pour Séraphine, le destin choisit l’homme qui découvre son œuvre et son talent. En faisant entrer l’argent facile dans sa vie, il prépare la bascule. Sans malice – ignorant que pour elle l’afflux d’argent est signe divin – au contraire. Le seul instrument diabolique du destin est celui que le scénariste choisit pour Marguerite, un majordome tout dévoué qui met sa vie en scène pour la conduire inexorablement au concert ultime et au dénouement fatal.

Peut-être n’aurais-je pas perçu la force de cette formule, faire semblant de ne pas faire semblant, sans la vérité que donnent à leur personnage les acteurs qui les incarnent7. Double défi, car la formule décrit précisément le travail de l’acteur mais avec ces personnages elle se redouble : il leur faut nous amener à percevoir que tel est le drame intime des personnages qu’ils interprètent. Le faux du faire semblant permet de ressentir le vrai. Nous faire sentir que si Jean-Claude, Séraphine et Madeleine s’écartaient de cette ligne, un gouffre s’ouvrirait devant eux. Chacun habite son personnage d’une intense présence et rend perceptible en même temps sa part d’absence à son propre monde et le poids de la douleur d’amour.

L’émotion si présente à l’écran est en réalité celle que nous ressentons, sans savoir si les acteurs l’éprouvent8, sans savoir non plus si les personnages représentés l’ont éprouvée. On sait de Jean-Claude qu’il éprouve pendant son procès une émotion forte au récit de ses actes, on voit de Séraphine qu’elle est transportée en peignant, on voit de Marguerite comme elle est émue en entendant un ténor chanter le grand air de Pagliacci. Ils sont émus comme spectateurs, voire comme spectateurs d’eux-mêmes. Nous connaissons ces grands émotifs qui pleurent en voyant sur l’écran défiler le malheur ou quand ils le lisent dans un roman mais qui ne peuvent rien manifester en situation. Nous savons que quand tout le reste est faux, l’émotion ne l’est pas.

Trois équilibristes. Il en est bien d’autres. Ceux-là m’ont-ils intéressé parce qu’ils me conduisent de nouveau sur le domaine de la psychose ordinaire ? En perdant l’équilibre ils réagissent au coup du sort d’une façon qui semble à l’entourage inappropriée, voire totalement irrationnelle. Inadéquation, incompréhension, qui nous obligent à remettre en question le regard qu’on avait sur eux et nous font côtoyer nous-mêmes les mondes qui les habitent, qu’ils habitent désormais. La psychose est là, chez mes trois personnages. Explosant dans l’acte criminel de Jean-Claude Romand pour refluer ensuite derrière le masque de l’homme hyperordinaire. Prenant possession de Séraphine de Senlis pour la réduire à l’aliénée de Clermont de l’Oise, l’hôpital où elle a fini ses jours. Emportant Marguerite Dumont dans son monde rêvé et le renoncement à toute relation réelle.

Que chacun de ceux qui lisent ces lignes trouve dans ces histoires ce qui lui appartient et/ou ce dont il peut faire profit.

Lucien TENENBAUM, juin 2016

Mots-clés : scénarios de survie, compensation et décompensation, psychose ordinaire, psychose clinique, faux self, fiction et vérité.

Personnes citées : J.-Cl. Romand, E. Carrère, N. Garcia, D. Auteuil ; Séraphine Louis dite De Senlis, M. Provost, Y. Moreau, W. Uhde ; Marguerite Dumont, X. Giannoli, C. Frot.

Ce que l’auteur peut ajouter :
- sur la psychose ordinaire : après avoir longtemps côtoyé la psychose en psychiatrie, l’auteur a découvert, comme psychopraticien d’exercice libéral, des stratégies de vie (ou de survie) qu’il a désignées du terme de psychose ordinaire. Il y a consacré un livre, D’autres psychotiques que moi (Éd. L’Harmattan, 2015). Il propose l’hypothèse que certaines personnes portent dans leur inconscient un scénario de menace vitale sur leur identité, qu’elles organisent leur vie, sans le savoir, pour contrôler ce danger imaginaire et qu’un jour, dans certaines circonstances, leur organisation est débordée. Elles n’ont alors d’autre recours que le fonctionnement psychotique ;

- sur ses livres : le thème du « bord de la rupture » est très présent, dans un contexte de travail thérapeutique où il montre sa fécondité, dans La bascule des Malaimés (Éd. Du Souffle d’Or, ouvrage épuisé mais lisible et téléchargeable en accès libre sur le site souffledor.fr). Il est présent également dans La dépression, une épreuve moderne (Éd. L’Harmattan, 2009) qui aborde les situations de rupture de portage ;

- sur des propositions aux praticiens. Être attentif dans l’accompagnement à ces petits trébuchements du quotidien, surprenants par leur impact émotionnel alors que leur cause semble si anodine. Quand on obéit à un scénario de survie, rien n’est anodin. Éviter de banaliser la peur de la folie. Quand elle s’exprime, ce n’est pas que la folie soit présente, mais la peur parle du scénario imaginaire et des épreuves extrêmes qui pourraient survenir un jour. Ce sont là mini-fissures dans l’écorce qui peuvent donner accès à une souffrance enfouie, si on est prêt à en accueillir l’expression psychotique.

1 Ce texte a été publié dans Gestalt, revue de la SFG (Société Française de Gestalt), 2016/1-2 (n°48-49), accessible sur cairn.info

2 Qu’on me pardonne le caillou incongru sur une corde raide ou un fil du rasoir. Mais il fait trop image pour y renoncer…

3 Pour ceux que cette histoire intéresse, la lecture de L’Adversaire doit se compléter nécessairement de celle de La classe de neige.

4 Propos rapportés par Wilhelm Uhde. Je doute que Séraphine ait connu les vers de Verlaine :
Voici des feuilles, des fleurs, des fruits et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous
qui disent si justement sa peinture. Elle ignore aussi ce que certains disent, que les anges sont un moyen de communication avec l’inconscient et les désirs les plus enfouis, les plus cachés.

5 Wikipedia, note sur Séraphine de Senlis.

6 L’auteur de l’article, psycho-praticien, formateur et superviseur en psychothérapie, a été pendant plus de vingt ans psychiatre hospitalier.

7 Daniel Auteuil (par exemple dans Jean de Florette, La Veuve de St Pierre, Lacenaire, Un cœur en hiver), Catherine Frot (dans L’empreinte de l’ange, Vipère au poing), Yolande Moreau (dans les films de Délépine et Kervern, ses prestations dans la série « Les Deschiens »), trois acteurs que je pourrais volontiers qualifier de psychotiques ordinaires… dans leurs rôles.

8 C’est l’objet même du célèbre paradoxe du comédien de Diderot. !