Deuils, ruptures, séparations. Accompagner, respecter, comprendre.

Deuils, ruptures, séparations. Accompagner, respecter, comprendre.

Tony Photo article

Extrait des actes du colloque de l’AETPR : Passages obligés, épreuves et transformation, disponible ici en édition imprimée.

« Mort, rupture, séparation sont des passages incontournables dans le parcours de notre vie. Ils nous demandent de faire le deuil, d’admettre, de comprendre que nous avons perdu, perdu quelque chose ou quelqu’un. Est-il possible de lâcher prise, de renoncer à… pour nous rendre disponible au présent et à l’avenir ?»

Nous sommes en fin de journée face au dernier passage obligé, l’ultime passage pour clore un parcours : la mort.

Et je vais reprendre un peu ce qu’a dit Dany Parisi-Claverie quand elle a parlé de la mi-journée au moment de la ménopause : en fin de journée, c’est un peu comme en fin de vie.

Ce que je vais partager avec vous, c’est le passage ultime, le passage de la mort. Je l’ai beaucoup vécu, côtoyé en accompagnant des personnes, mais aussi en accompagnant ma mère et ma sœur. À travers cela, je témoigne ici “comment la mort peut être présente près de nous”, d’une manière différente que celle habituellement présentée.

Ce parcours a été jalonné d’événements, de ruptures, de séparations… Et avant cet ultime passage, il y a les deuils que j’ai, que nous avons à vivre, autres passages obligés, autres passages naturels. Nous savons que le deuil est inévitable et obligatoire et qu’il devra se manifester un jour ou l’autre d’une manière ou d’une autre.

Mais avant de parler de la mort, je voudrais vous parler des deuils, parce que pour moi, si le deuil est un passage naturel, c’est aussi un passage obligatoire pour pouvoir passer à autre chose, pour pouvoir réinvestir la vie, pour réinvestir un désir, et continuer ma vie.

Doris Nadel a parlé de la naissance : quand je donne la vie, je donne automatiquement la mort, parce que tout ce qui naît, à un moment donné, meurt. C’est le cycle naturel de la nature.

Parfois la vie se déroule “calme et monotone”, puis un jour, la tempête s’abat avec fracas, un événement fait dérailler cette existence qu’on croyait toute tracée, quelque chose dans notre vie, fait capoter notre existence. Cet événement nous fait sentir douloureusement qu’une page se tourne à jamais. Ce qui était n’est plus, ne sera plus et nous ne savons pas encore de quoi l’avenir sera fait. Et la question se pose : “comment je peux voir l’avenir aujourd’hui ?”

Quand un événement change soudain le cours de notre vie, de notre existence, il peut être difficile d’accepter que rien ne sera plus comme avant. Parfois l’événement bouleversant n’est pas dramatique – est-ce que nous appelons un “heureux événement” (mariage – naissance – …) – mais cet événement va changer quelque chose dans ma vie.

Faire le deuil c’est accepter de renoncer à, c’est admettre, comprendre que nous avons perdu, que j’ai perdu quelque chose ou quelqu’un, la perte de…

Tantôt c’est la mort qui sépare, tantôt c’est la vie… et j’ai toujours un deuil à faire.

C’est une épreuve du passage, du déplacement, il achemine vers ce qui va naître, il demande de quitter un état, une façon d’être pour accéder à une autre.

Je ne vais pas vous faire un cours théorique, mais je vous propose de parcourir le chemin de la vie, de votre vie, de ma vie, ce chemin qui est jalonné de pertes, de séparations, de ruptures, de le parcourir dans votre cœur et de prendre conscience de ces différentes pertes que vous avez vécues, parfois choisies, parfois subies.

Deuils du chemin de vie

* La naissance – que Doris Nadel a abordée - : l’enfant quitte le ventre de sa mère, mais c’est également une transformation pour la mère, d’un jour à l’autre, elle a perdu une certaine liberté d’action et a sans doute besoin d’instaurer une autre intimité avec son compagnon, comment vivre ses nouvelles responsabilités si elle ne fait pas le deuil de son “ancienne vie”. Personne ne parle jamais des “effets secondaires” de la maternité et souvent nous n’osons pas les aborder parce que nous avons “honte”.

* L’école : souvenez-vous des pleurs de votre enfant le premier jour de classe, mais peut-être parfois aussi ceux des parents, de la difficulté à vous séparer, c’est l’apprentissage de l’autonomie pour chacun.

* Les âges de la vie : au moment de l’adolescence, qu’Henri Paumelle a abordée, c’est la transformation de notre/du corps, nous nous séparons de notre état “enfant” et cela n’est pas toujours facile. Puis nous rencontrons la crise de la quarantaine, de la cinquantaine, de la ménopause, où nous retrouvons cette transformation du corps. À l’âge de la vieillesse, parfois notre corps ne répond plus à ce que nous lui demandons. Comment puis-je accueillir ce corps dans l’état où il est à ce moment-là, si je ne fais pas le deuil de ce qu’il était avant, et ainsi avoir une nouvelle relation avec ce corps tel qu’il est aujourd’hui ?

* Le changement d’habitation : quelquefois les aléas de la vie nous obligent à déménager, nous séparent d’un environnement connu, apprécié et aimé, nous laissons des amis, une certaine qualité de vie.

Je me souviens du moment où mon mari et moi avons construit une maison à la campagne. Je suis née dans une ville et pour moi, la campagne était “aigre” (traduction d’un mot alsacien que j’utilisais beaucoup), je n’aimais pas la campagne et ce fut vraiment très difficile au début d’habiter sa campagne ! Petit à petit j’ai apprivoisé la campagne et maintenant je m’y sens très bien.

* Les examens : qu’ils soient réussis ou ratés, il nous est demandé un réajustement de notre future carrière. Il y a un changement dans ma vie parce qu’il y a une autre vie qui se profile à l’horizon.

* Le travail professionnel : le premier emploi, parfois une promotion tant attendue, toutes choses à intégrer dans la vie, qui nous donnent plus de responsabilités et nous demandent plus de présence, de quoi dois-je me séparer ?

* Les idéaux :

l’idéal de vie, renoncer parfois à ses vieux rêves pour entrer dans la réalité du moment, pour vivre concrètement.

l’idéal de couple – que Lucien Tenenbaum nous a détaillé - : pour rencontrer l’autre dans une réalité possible, c’est parfois abandonner l’idée du “conte de fée”, du “prince charmant”.

l’idéal d’enfant ou l’enfant idéal : à quel renoncement devons-nous faire face pour reconnaître notre enfant dans sa réalité, pour l’accueillir réellement, tel qu’il est ?

* Les rôles sociaux que nous pouvons jouer : celui ou celle qui a occupé un poste important, qui a été sur le devant de la scène à un moment donné et qui, tout à coup, passe à l’arrière-plan ; comment abandonner cette image, faire le deuil de cette image ?

* Les racines : celui qui arrive dans une “terre d’accueil”. A quoi a -il besoin de renoncer pour accueillir cette terre qui l’accueille, tout en gardant le lien avec ses origines et en transmettant ses traditions ?

* L’amitié : comment “survivre” à la rupture d’une amitié dans l’enfance, à l’adolescence ? Vous vous souvenez sans doute de votre “vraie copine”, de celle qui a partagé vos secrets et cela est valable également pour vous les hommes quand vous n’étiez que des garçons, et encore aujourd’hui, il est parfois difficile de se séparer d’une amie.

* L’amour : notre premier amour et aussi les suivants. Mais l’amour et l’amitié sont de même source et donnent des difficultés souvent identiques.

* Le divorce : si la séparation est voulue par l’autre, comment vivre cet “abandon” ? Lucien Tenenbaum a abordé ce thème avec efficacité et humour.

* Le départ des enfants de la maison : quand l’enfant quitte la maison – aujourd’hui c’est parfois de plus en plus tard – comment vivons-nous cette séparation, à quelle “inutilité” sommes-nous parfois renvoyés, surtout nous les mères ? Quelle perspective avons-nous devant nous ? Pouvoir s’ouvrir à cette perspective, c’est faire le deuil de ce qui était avant.

* Lors d’une maladie, d’une opération : il y a la perte de l’image de soi, quelquefois une mutilation. L’altération de l’image ne se produit pas seulement au niveau de l’apparence, mais quelquefois aussi au niveau de l’autonomie. Quand le corps refuse, on se sent dépendant€ de celui-ci ; quelles activités me sont, deviennent difficiles, voire impossibles ?

* Le chômage : lors de la perte de son emploi, quelle image, quelle contenance face à notre famille, à notre entourage ? Et quand le chômage dure, comment vivre cette situation sans se sentir dévalorisé ?

* La retraite : image sociale, inactivité, sommes nous encore utiles ? Comment me rendre utile, comment utiliser cette sagesse, ce savoir-faire … pour accueillir ce retraité, cette retraitée, pour ouvrir l’espace à quelque chose de possible ?

 * La perte d’un être cher : parent, enfant, ami… est sans doute la séparation la plus difficile, la plus grave, la plus douloureuse, la mort provoque une réaction “bouleversante” qui peut avoir des incidences importantes sur la vie quotidienne du survivant…

Les pertes que nous subissons sont souvent plus difficiles à vivre que celles que nous choisissons… et encore, ce n’est pas sûr.

Et sans doute il existe encore d’autres séparations, d’autres ruptures auxquelles vous avez pensé et que je n’ai pas abordées…

Ce sont, bien sûr, des épreuves d’intensité différente, mais au moment où nous les vivons, c’est le “top”, nous pouvons évaluer notre degré d’implication par rapport à l’événement, qu’avons-nous investi dans notre vie ? Quelle partie de nous ? Il est important de ne pas minimiser nos séparations et par là-même, nos deuils à faire.

Tous ces événements nous donnent le sentiment que notre vie se perd, qu’elle perd son sens, mais la traversée faite, nous découvrons que notre vie s’éclaire autrement et que nous pouvons réinvestir le désir et le plaisir dans une vie devenue autre, ces événements nous ont sans doute permis de grandir.

Pour permettre cet “au-revoir”, il y a un chemin à parcourir, quelques étapes à vivre, souvent un rituel à mettre en place.

Mouvement naturel d’une rupture ou les différentes étapes du travail de deuil

Je vais vous proposer de faire un peu le parcours d’un deuil en abordant les différentes étapes.

La durée d’un deuil est variable et dépend de chacun d’entre nous, de l’aide que nous pouvons attendre, mais est également fonction de l’épreuve et de son intensité.

* La souffrance de la séparation

L’expression d’une souffrance intense (larmes-anxiété-tristesse-dépression) fait partie du processus normal. Le refoulement rend souvent très difficile le travail de deuil et retarde la réinsertion dans la vie. Il est :

- important d’accueillir cette souffrance, de se poser la question : qu’est-ce qu’elle m’apprend ?

- important de s’accorder le droit d’être malheureux, de pleurer, d’aller à l’encontre de ce que prône la PUB “cette facilité à être heureux”.

- important de rétablir le dialogue avec l’enfant blessé en nous, prendre soin de soi, demander de l’aide, montrer sa fragilité, et reconnaître sa blessure,

- important de laisser se dire la tristesse pour ne pas y rester accrochée, l’entendre, ne pas donner prise aux “bons conseils” de l’entourage du genre “il faut continuer à vivre – secoues-toi un peu – ne te laisses pas aller. Nous connaissons tous les “il faut que” et les “y a qu’à”.

Laisser émerger le chagrin permet ultérieurement de se rappeler du passé avec plaisir.

* Le déni

Nous nous posons des questions, et nous refusons l’événement.

* L’expression des émotions et des sentiments

 Parfois, selon l’événement nous avons un sentiment de :

- culpabilité

- colère : contre soi, contre l’autre. Il est important de l’exprimer. La colère s’évanouit quand elle est dite, sinon elle ronge le cœur et resurgit.

- révolte : pourquoi à moi – on n’a pas mérité cela – ce n’est pas possible – ce n’est pas vrai – je ne veux pas etc. L’entendre, la traverser, ne pas la refouler, ne pas avoir honte.

* La nostalgie et les images du passé

Se permettre de se souvenir et de trouver du réconfort dans la nostalgie.

* Faire le deuil de ce qui a été positif et le deuil de ce qui a été négatif

Achever ce qui a été commencé, c’est le moment :

- de dire ce que vous avez aimé, apprécié,

- puis de dire ce qui vous a déplu, ce qui était insupportable,

- de ranger ou d’éliminer progressivement les traces de ce qui a été.

* La découverte du sens de la perte

Pour redonner le goût de vivre et de progresser, nous avons besoin de trouver ou de donner un sens aux événements de notre vie ; Pour y parvenir nous avons besoin de prendre du recul et pour cela, nous avons besoin d’être aidé.

Voici quelques questions que nous pouvons nous poser pour découvrir le sens de cette perte :

- Que m’apprend cette situation ?

- Comment va-t-elle m’aider à mieux me connaître ?

- Quelles nouvelles ressources ai-je découvertes en moi ?

- Quelle orientation ma vie va-t-elle prendre ?

- Comment envisager de grandir après un tel événement ?

Parfois nous trouvons la réponse, parfois nous ne la trouvons pas, mais nous nous surprenons à vivre et la réponse s’est faite en nous.

* L’échange des pardons

- nous pardonner les moments où nous n’avons pas été à la hauteur, de ne pas avoir écouté, de ne pas avoir entendu, de ne pas avoir su dire …

- accorder le pardon. Cela permet d’éliminer toute trace de ressentiment, de colère, d’amertume, de frustration.

* L’héritage

- qu’est-ce que la personne ou cette situation nous a laissé, nous a permis de découvrir sur/en nous-mêmes ?

- faire l’inventaire, de ce que nous pouvons utiliser, reconnaître comme étant mien, comme étant à soi,

- remercier : je vais vers ma vie avec ce que tu m’as laissé, ce que tu m’as appris.

* La célébration de la fin du deuil

- par un rituel que nous faisons accompagné par une personne amie ou un “accompagnant”.

- écrire une lettre où nous prenons le temps de dire ce que nous n’avons peut-être jamais osé dire. La lire à haute voix sur un fond musical, puis la brûler.

Le travail de deuil est une suite de renoncements et de réinvestissements. C’est aussi un accompagnement, une manière de s’accompagner dans un processus, dans différentes étapes en restant présent à soi, à l’écoute de sa voix intérieure.

Ne pas se fermer, vivre les différentes étapes. Parfois il est nécessaire de repasser par certaines, d’oser demander de l’aide et surtout accepter l’aide. Le processus de guérison doit suivre, suit son cours, il est important de ne pas brûler les étapes.

Se détacher de l’autre pour être prêt à rencontrer, à établir une nouvelle relation avec celui/celle qui sera présent en nous de manière différente.

Conquérir chaque parcelle de la nouvelle existence qui nous est offerte.

Réinvestir le désir, c’est réinvestir la vie.

Ce sont les pertes qui permettent la croissance et l’évolution de chacun d’entre nous.

Je vais arriver au dernier passage, le passage ultime, la mort.

Passages obligés : le deuil, la mort, la vie

Moi et ce passage obligé qu’est la mort… pendant longtemps un long silence s’est fait en moi pour chercher et enfin trouver. Puis j’ai rencontré une difficulté à mettre en mots sur le papier ; les mots se bousculaient dans ma tête, le passage ne se faisait pas. Petit à petit ce questionnement sur la mort a abouti sur un questionnement sur la vie, sur ma vie.

Bénévole d’accompagnement, parfois je me dis que j’accompagne la mort dans la vie de la personne. J’ai été très surprise d’écrire cela, mais nous parcourons ce chemin ensemble, à trois, la personne, la mort, et moi. Pour moi, la mort se situe sur le chemin de la vie. Elle est intimement liée à la vie.

Un jour, j’ai raconté que depuis ma naissance je suis accompagnée par la mort ; j’avais six mois, le quartier où nous habitions a été bombardé, les habitants d’un côté de la rue ont été projetés dans la rue et sont tous morts, mais ceux de notre côté ont été projetés à l’intérieur de la maison et nous sommes restés vivants. J’avais des éclats de verre au niveau du cou, maman avait eu très peur pour moi, moi …non ! Je me dis que depuis ce jour-là je suis accompagnée par la mort… de partager cela avec vous m’émeut…

Nul ne sait quand elle viendra. Aujourd’hui pour moi, il est important, malgré les expériences de choix de mort, que la mort vienne à son heure. Être au clair avec sa propre mort relève de l’illusion, de l’utopie et sans doute de la tentative de maîtrise, mais je peux aller vers une démarche de clarification en lien avec ce que j’ai pu vivre. Je me suis familiarisée avec elle, je l’ai réintégrée dans ma vie, même si j’accepte la mort, la séparation me rend triste.

Il existe des situations tragiques, où le don de la mort, même s’il est vécu comme une transgression, est une “solution” envisageable, et même désirable ; je pense à l’euthanasie, nous en parlerons.

Aujourd’hui, le mot m’étant devenu familier, je ne crains plus de l’aborder. La mort n’est pas un échec, c’est le mouvement naturel de la vie, et je ne tiens pas à ce que les gens continuent à vivre envers et contre tout.

Toute fin de vie même accompagnée par une démarche palliative ne se termine pas toujours sur un cheminement serein, doux et tranquille. S’il est vrai qu’elle peut donner lieu à une relation privilégiée et à des moments exceptionnels, elle peut également faire place à la révolte, à l’angoisse et au tragique. Il est essentiel d’accueillir ce qui est présent.

Il ne s’agit pas tant de faire quelque chose que d’être là.

La mort n’est qu’un passage, c’est la vie qui est autour.

Quelques expériences de mort

* La mort brutale : la mort fait toujours violence, mais parfois les circonstances de la mort sont elles-mêmes violentes. Rien n’avait pu se prévoir, se préparer, l’inattendu de l’événement fait violence dans notre vie. Le choc est brutal, ravageur, la mort balaye tout sur son passage comme un raz-de-marée, emportant nos certitudes et apportant le chaos dans notre vie. Cette mort brutale laisse tant de choses inachevées, tant de mots suspendus, tant de regrets, tant de sentiments de culpabilité. Je pense aux morts :

 - par accident :

- de voiture où j’ai des désirs de vengeance et où parfois j’ai besoin de savoir, de sentir les coupables punis,

- de santé

- par suicide,

- par catastrophes naturelles,

- par la guerre,

- par assassinat.

Le processus de deuil prend du temps, beaucoup de temps. La blessure laisse une trace, mais elle cicatrise… Ce sont des deuils difficiles à faire, mais souvent générateurs d’un nouveau sens. Et si je suis parmi vous aujourd’hui, c’est grâce ou à cause du suicide de mon fils.

* La mort refusée, la mort subie : la personne refuse de mourir, ne comprend pas et meurt souvent non apaisée.

* La mort choisie : la vie ne répond plus à mes critères (maladie invalidante), je choisis de mourir. Après un cheminement de réflexion, je décide du jour et de l’heure de ma mort.

J’ai accompagné de cette manière une amie en Suisse, qui a choisi le jour de sa mort. Elle faisait partie de l’association Exit, avait un cancer des os et était pratiquement paralysée. Elle a décidé de mourir avant de ne plus être capable de prendre le produit que donne cette association. J’ai trouvé que c’était un moment triste et difficile, mais aussi un moment de partage et de tendresse, c’était vraiment un accompagnement très, très fort et ce jour-là je me suis dit : “Je suis capable d’accompagner les gens là où ils sont, eux, je suis prête à accueillir ce que l’autre demande même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec ça”.

* La mort vécue : je reste acteur de ma vie, c’est un moment de présence, de vérité, d’écoute, de dialogue et d’accompagnement :

- une présence pour faire face à ce qui peut être

- un moment de partage de sa souffrance

- un temps de relecture de sa vie

- d’entendre une voix aimante,

- mais aussi pouvoir dire mon besoin de silence et parfois aussi d’un moment de solitude.

La communication parfois peut être apparemment interrompue, mais souvent elle est juste suspendue, en attente de quelque chose… en attente d’une nouvelle écoute, d’une attention, d’un soutien, de la transmission d’un savoir être.

La mort vécue, c’est ce que j’ai vécu avec ma sœur, qui est morte au mois de mai. Elle habitait en Italie et régulièrement, j’allais la voir, nous nous téléphonions beaucoup, et nous avons fait ensemble un parcours de sa vie, mais aussi de la mienne (c’était ma grande sœur) ; nous avons vécu des moments très, très intenses.

* La mort attendue, espérée, souhaitée : elle vient clore le processus inexorable de la vieillesse, de la maladie. Quelquefois elle est souhaitée tellement la souffrance morale ou physique représente une épreuve d’incompréhension, pourquoi, à moi ?

* La mort bâclée : celle faite à la hâte, celle que je n’ai pas vu venir, celle où je ne me suis pas préparée, celle qui vient un peu comme l’accident.

Toutes les morts sont un choc. Nous sommes projetés dans l’inconnu du devenir de celui qui est parti, qui a disparu, qui est absent, qui est mort. Il y a beaucoup de mots que nous utilisons, au lieu de dire simplement que la personne est morte.

Elles appellent les familles à vivre les liens d’affection qui les unissent en apprivoisant l’absence.

Le moment de la mort 

Difficile d’en parler, car cela touche à l’intime. Dans la séparation, qui, même si elle est acceptée, reste difficile, une part de nous se déchire dans cette séparation. Ce moment ultime entre vie et mort, où la personne est encore là, mais plus tout à fait présente. Il est essentiel d’en parler.

Parfois la mort arrive au dépourvu, à l’insu de tous, dans un moment infime de solitude, c’est le choix de la personne qui meurt.

Dans notre groupe d’accompagnants, il nous arrive d’être présent, ou des familles sont aussi présentes, quand les personnes sont vraiment en fin de vie. Je quitte la chambre trente secondes pour dire quelque chose à l’infirmière, et quand je reviens, la personne est décédée. Il était important pour elle d’être seule.

Je me souviens de mon premier accompagnement : une personne que j’allais voir deux fois par semaine, le mardi et le vendredi. J’y suis allée le mardi et lui ai dit que le vendredi je ne pouvais pas être là. Ce jour-là je ne la trouvais pas bien, j’y suis retournée le soir une deuxième fois et nous avons encore pris le temps de parler. Elle est morte le vendredi, à l’heure où j’avais l’habitude de venir…

En dehors des passages obligés que le processus naturel de la vie nous demande, il y a les passages obligés que la vie nous propose, nous offre, ces passages pour nous permettre de grandir, d’aller de l’avant, d’évoluer… et là c’est le choix de chacun…

Nous avons parlé de la mort physique. Je voudrais ajouter la mort psychologique, le passage n’est peut-être pas “obligé” et pourtant…

Parfois un événement nous plonge dans un état de détresse tel que nous sommes psychologiquement mort, nous touchons des profondeurs jamais atteintes, nous traversons des espaces inconnus de nous-mêmes ; parfois nous y restons, parfois nous remontons et nous sentons en nous une envie de vivre décuplée, avec un, des désirs différents, inhabituels, un besoin de respirer à pleins poumons comme si la terre nous appartenait à nouveau. C’est un peu ce que j’ai vécu à la mort de mon fils, une mort psychologique. C’est grâce à un travail de thérapie que je suis remontée.

Vivre c’est perdre

Ce que j’ai appris, c’est que tout au long de notre vie, nous quittons, nous sommes quittés et nous renonçons à une grande part de ce que nous aimons. La perte est le prix de la vie. C’est aussi la source de presque tous nos progrès et tous nos gains.

Faire son chemin de la naissance à la mort, c’est aussi faire son chemin à travers la douleur de devoir renoncer et renoncer encore à une partie de ce qui nous est cher.

Le sujet reste vaste, mais je souhaitais vous exprimer et partager une expérience, mon expérience.

Je porte en moi ces mots depuis la décision d’intervenir dans ce colloque :

Ils ont fait leur chemin, ont parcouru les méandres de ma mémoire, se sont nourris des morts que j’ai connus, de ceux que j’ai accompagnés,

Ils m’ont appris à prendre le temps de me réinvestir dans la vie, de réinvestir le désir, que c’était le moment de reconsidérer mes attentes, mes désirs par rapport à moi-même, à l’autre, aux autres, au sens de la vie, de ma vie,

Ils m’ont enseigné l’humilité et m’ont permis de prendre conscience de ma fragilité. Je les ai peu à peu intégrés et leur ai permis de mûrir ; ce fut parfois une traversée difficile

J’ai appris que j’avais un deuil à faire et que, si pour moi, la personne est partie, pour d’autres elle arrivait…

La mort, ultime passage obligé.

Suis-je prête à ce passage ?

Me suis-je préparée à ce passage ?

Et est-il possible de s’y préparer ?